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La Philosophie – La quête de la bonne question, pas de la bonne réponse

Au cours de conversations, il vous est sûrement arrivé de ne pas adhérer à des questions posées et, donc, de ne pas y répondre et même de poser une question en retour. On pourra alors vous accuser de “répondre à une question par une autre question”, donc de vous défiler, lâchement, signifiant ainsi votre défaite dans la joute rhétorique ou dispute argumentative.
On n’a pas toujours envie de répondre à certaines questions. Parfois elles nous semblent ridicules et réductrices ou, au contraire, trop vagues et peut-être même hors-sujet. Et pourtant chaque question a un sens car elle naît d’un cheminement de pensée logique de la part de son énonciateur. Le problème réside dans le fait que les questions s’inscrivent toujours dans une logique déterminée par l’expérience de la personne, expérience unique et particulière influençant et conditionnant ses perspectives. En faisant l’effort de les comprendre, on dépassera la violence stérile d’un conflit avec quelqu’un qui ne pense pas la même chose que nous, qui a un autre avis.

La philosophie est une démarche active de savoir. Il est courant de considérer l’ignorance comme facteur de danger et de violence. En effet, on peut considérer que plus on sait de choses, plus nos craintes se dissipent; plus on en sait, moins on appréhende l’inconnu qui devient alors connu. En conséquence, moins on se sent menacé, plus on se rapproche d’une sagesse faisant disparaître toute pulsion violente: la sérénité individuelle sera à la fois une paix intérieure et une paix avec l’extérieur, donc une paix pour l’extérieur aussi.
La philosophie étend la sphère de confiance de celui qui la pratique, en dépassant toutes les petites questions les unes après les autres. En remontant le fil du questionnement, on remet en cause les présupposés de chaque question, révélant ainsi les convictions implicites de l’énonciateur de la question. Ce travail sur la question permet de faire évoluer sa pensée en laissant tomber les petites questions qui ne donneraient que des petites réponses. D’ailleurs, ces petites questions sont elles-mêmes issues des petites réponses de questions de “l’avant”: le présupposé de la question posée est une réponse à une petite question implicite précédant la question de départ.

1a. Petite question: Pourquoi les femmes sont-elles plus intelligentes que les hommes ?
1b. Présupposé: Les femmes sont plus intelligentes que les hommes.

2a. Petite question intermédiaire: Les femmes sont-elles plus intelligentes que les hommes ?
2b. Présupposé: La femme est intelligente, l’homme peut-être.

3a. Petite question intermédiaire: L’intelligence est-elle un concept qui concerne les humains ?
3b. Présupposé: L’intelligence existe.

4a. Petite question intermédiaire: Est-ce que l’intelligence existe ?
Grande question: Qu’est-ce que l’intelligence ?

Les affirmations (b) sont les présupposés des questions (a) du même numéro et également les réponses aux questions (a) du numéro suivant. La grande question est tellement élémentaire, simple et fondamentale, qu’elle ne peut porter que sur la définition du concept impliqué dans chaque petite question de “l’après”. La réponse à la grande question évite de répondre à toutes les petites questions tout en leur apportant indirectement un éclaircissement, voire même une sorte de réponse. Ici, je me suis attardé sur le terme “intelligence”. Mais j’aurais pu voir une autre grande question qui aurait porté sur l’autre mot lexical de l’avant-dernière question: “Est-ce que des choses existent ?”
Voilà pourquoi, quand on philosophe, il est considéré comme nécessaire de définir les termes de la question afin de savoir ce que la question signifie exactement et pourquoi l’énonciateur la pose. Répondre naïvement à une petite question serait tomber dans le piège de la question orientée: cela ne consisterait pas en une démarche philosophique puisqu’on adhérerait implicitement aux présupposés de la question en y répondant. Au lieu de remonter le fil du questionnement vers la grande question, on ferait alors fausse route en ajoutant, avec sa propre réponse, une nouvelle petite question portant sur cette réponse et s’éloignant de la grande question. Cette petite question, encore plus petite que la précédente, réduit ainsi le champ de vision. En conséquence, au lieu d’avoir du recul, la sphère de conscience/sphère de confiance se réduit, ce qui cause une claustrophobie intellectuelle, une panne philosophique, engendrant émotions et sentiments négatifs.
Peu importent les différentes situations d’énonciation (locuteur, interlocuteur, lieu ou temps d’énonciation, fond et forme du message), chaque propos peut être passé au crible de la philosophie. La philosophie fait réfléchir au-delà des présupposés et combat la claustrophobie intellectuelle en remontant jusqu’à une grande question qui porte sur un concept, une idée. Cette grande question n’oppose pas d’individus entre eux, ni d’individus avec un environnement. La grande question n’oppose rien, car sinon elle présupposerait une opposition.

1a. Petite question: Dans le conflit israélo-palestinien, qui est la victime et qui est l’agresseur ?
1b. Présupposé: Entre Israël et la Palestine, il y a une victime et un agresseur.

2a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il une victime et un agresseur entre Israël et la Palestine ?
2b. Présupposé: Quand il y a un conflit, il ne peut pas n’y avoir que deux victimes ou que deux agresseurs.

3a. Petite question intermédiaire: Est-ce que deux camps ne peuvent pas être à la fois victimes et agresseurs l’un de l’autre ?
3b. Présupposé: Il y a deux ennemis qui s’opposent.

4a. Petite question intermédiaireY a-t-il deux ennemis qui s’opposent ?
4b. Présupposé: Il y a un conflit entre Israël et la Palestine.

5a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il un conflit entre Israël et la Palestine ?
5b. Présupposé: Israël et la Palestine ne sont pas en paix.

6a. Petite question intermédiaire: Est-ce qu’Israël et la Palestine sont en paix ?
6b. Présupposé: Il y a un problème politique entre Israël et la Palestine.

7a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il un problème politique entre Israël et la Palestine ?
7b. Présupposé: Israël et la Palestine sont deux pays.

8a. Petite question intermédiaire: Israël et la Palestine sont-ils deux pays ?
8b. Présupposé: Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes.

9a. Petite question intermédiaire: Est-ce qu’Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes ?
Grande question: Pourquoi Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes ?

La philosophie porte sur les concepts. On philosophe, jusqu’à finalement ne plus présupposer d’opposition ou de contradiction entre deux concepts, deux idées, deux camps, mais leur inclusion dans un seul et même monde, un seul et même paradigme. Ainsi, au lieu d’opposer des concepts, on peut chercher à comprendre pourquoi il y a une opposition entre eux. Les petites questions divisent, les grandes questions rassemblent. Demander pourquoi Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes conduira à expliquer leur Histoire commune au lieu de prendre spontanément parti pour l’un ou l’autre. Considérer deux concepts sur le même plan rend impossible toute partialité. En effet, la partialité signifierait que l’on prend parti, donc que l’on présupposerait qu’il y a un camp en contradiction avec celui pour lequel on prend parti. La partialité, c’est faire un choix. Or, tout choix est contestable par celui qui en fait un autre. Pour comprendre cette différence de subjectivité, il faut donc s’élever à un niveau supérieur et dépasser ainsi l’opposition afin de la comprendre et non plus juger avec ses émotions. On ne peut pas remettre en question un paradigme dans lequel on se trouve pendant que l’on réfléchit, il faut du recul car l’adhésion à des présupposés verrouille la réflexion qui n’ira, par principe, pas au-delà de ces présupposés: remettre en question la question rend absurde l’effort d’y trouver une réponse.
L’endocentrisme, courant philosophique défendu par Ebenezer Kotto Essome, rejoint cette idée d’absence d’opposition avec le monde et d‘inclusion à l’intérieur de celui-ci aux côtés de tous les autres concepts. Dans l’endocentrisme, tout peut être un centre, de manière équitable et juste: puisque je ne soumets jamais personne, je ne suis donc jamais soumis moi-même car tous ceux qui peuvent dire “je” obéissent à cette logique endocentrique. Lorsque l’homme parle à l’arbre, il ne s’oppose pas à lui, il s’identifie à lui. Le juste milieu d’une conscience absolue ne se situerait donc ni en soi-même ni à l’extérieur: le point d’équilibre de l’univers n’est pas en nous, ni dehors, mais à la surface de notre peau, là où le dehors et le dedans se touchent. Accepter cette perspective conduit non pas à l’opposition mais à la coopération entre soi et tout le reste.
Cette sérénité individuelle, vecteur à la fois de paix intérieure et de paix avec l’extérieur, donc de paix pour l’extérieur aussi, démontre que l’expérience, l’élévation vers la sagesse, guide la conscience au-delà des oppositions, fuit les situations de conflit. Sitôt que l’opposition est dépassée, le conflit n’existe plus car un conflit implique une opposition entre deux parties. Si vous êtes l’une des deux parties et que vous élevez votre niveau de conscience, le conflit n’existe plus entre vous et l’autre mais seulement dans l’autre, qui devient démuni sans objet d’opposition. Il ne vous faut pas ignorer ou sous-estimer le pouvoir auto-réalisateur du procès d’intention: visualiser un ennemi créera l’ennemi qui verra que vous vous positionnez en tant que son ennemi. Si l’opposition n’existe que lorsque vous la voyez, alors détournez les yeux, levez-les au-dessus de votre ancien vis-à-vis. La fin d’un conflit n’est pas l’annihilation physique de votre ennemi, mais l’annihilation de son statut d’ennemi dans votre perspective.

Je ne sais pas s’il y a une règle pour pouvoir philosopher. C’est à la portée de n’importe qui, mais dans des proportions diverses. Philosopher, c’est penser son évolution. Par contre, philosopher n’est pas nécessaire pour évoluer. Tout le monde apprend constamment, même passivement. On évolue et on change d’idées, même sans philosopher. Philosopher, c’est décider de prendre le contrôle de son évolution. La philosophie m’apparaît plus comme une méthodologie applicable universellement que comme une discipline clairement définie. Elle me semble plus pertinente en relation avec une action. En effet, la philosophie n’est pas le travail sur la vie avant la vie: on est déjà vivant quand on philosophe.
La philosophie n’est pas non plus un travail sur la philosophie, mais un travail de philosophie sur quelque chose d’autre. Lire de la philosophie n’est pas philosopher, c’est se nourrir d’inspiration philosophique pour évoluer. Comprendre de la philosophie, et y adhérer, ne suffit pas à rendre quelqu’un capable de la mettre en pratique. Lire donne des pistes mais il faut plus que des lectures. Lire de la philosophie inspire spirituellement. Hélas, sans ressources psychologiques, il est impossible de faire germer cette graine.
Mais… pourquoi faire de la philosophie, au fait ? Pour être heureux en élargissant son spectre de conscience et donc de connaissance, éliminant tout sentiment négatif initié par l’angoisse de l’inconnu. Le bonheur ne s’obtient pas par le chantage avec l’extérieur. Il se fabrique à l’intérieur, par des efforts personnels. Si le bonheur ne vient pas de l’extérieur, par contre l’inspiration pour le fabriquer, elle, en vient.

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Rhétorique banale – La question orientée: le piège des mots

Sur une page Facebook dédiée à une petite ville anglaise, j’ai pu lire une question publique plutôt étrange:
Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” (en Anglais dans le texte)

L’utilisation du pronom “nous” implique qu’il y a une opposition entre deux catégories de gens. En effet, le “nous” crée un ensemble déterminé, limité par le point de vue de l’énonciateur, qui s’inclut avec d’autres personnes à l’intérieur de la sphère de ce “nous“. En conséquence de cette discrimination grammaticale permet la visualisation d’une catégorie de “non-nous“. “Les autres”. Ce qui rassemble certains rejette d’autres. Et l’énonciateur ne se fait pas arbitre puisqu’il prend part à la question en y répondant en premier, puisqu’il parle Anglais. Il prend parti.
En posant la question “combien d’entre nous“, en Anglais, il semble logique que la cible, les destinataires de l’énoncé ne puissent être qu’anglophones. La catégorie de “non-nous” apparaît donc comme désignant les non-anglophones. Une fois cette discrimination grammaticale analysée, on peut se poser la question du présupposé de la question.
Combien d’entre nous” appelle une information chiffrée. La statistique précise ne semble pourtant pas attendue ici, puisque la question n’est pas neutre. “Combien d’entre nous parlent Anglais ?” serait une question formulée de manière neutre. La question porte sur les gens qui “parlent encore Anglais“. L’utilisation de l’adverbe “encore” indique que l’énonciateur de la question présuppose que de moins en moins de personnes parlent Anglais et que donc les anglophones deviennent une minorité. Cette observation est renforcée par “dans cette ville“, insistant sur cette impression que les anglophones deviennent une minorité dans une ville anglaise.
On a donc:
– la question orientée par le “nous” qui discrimine
– l’adverbe “encore” qui fait allusion à une thèse numérique subjective
– “dans cette ville” qui précise l’identité du lieu et confirme la discrimination exprimée par le “nous“.

La question “Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” comporte davantage de présupposés que  “Combien d’entre vous parlent Anglais (à [nom de la ville]) ?“, donc il y a une différence de point de vue. Dans la première question, il y a un point de vue. Dans la seconde question, le relatif dépouillement évite les présupposés subjectifs de la première question. On peut alors se demander pourquoi l’énonciateur a choisi une question plutôt qu’une autre.
L’énonciateur utilise des présupposés, peut-être involontairement, s’attendant à leur validation par ceux qui répondront à la question. La réponse attendue à la question était donc une confirmation de ses présupposés, développant ainsi la thèse que les anglophones représentent une minorité et donc qu’il y a trop de non-anglophones, donc trop d’étrangers dans la ville. L’instrumentalisation de cette question orientée apparaît donc comme étant de nature politique, puisque cette question veut fédérer des gens partageant les mêmes idées à propos d’une communauté, la leur, menacée par un ennemi déterminé par sa non-anglophonie.

Une question orientée construit un système de communication qui aide l’énonciateur à confirmer son point de vue. L’énonciateur manipule le co-énonciateur avec les mots. Si ce dernier répond directement à la question, il confirme implicitement son adhésion aux présupposés, à la thèse subjective qui est la base de la question.

Une question orientée par des présupposés éloigne de la réalité puisqu’elle construit un paradigme subjectif qui considère des principes comme des vérités. Dans les cas les plus grossiers, le co-énonciateur lambda opère un questionnement des présupposés, qui est une méthodologie de philosophie linguistique.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Sont-elles inférieures ? En quoi sont-elles inférieures ?”

Mais si vous acceptez de répondre à une question, sans remettre en cause les termes et les présupposés qu’elle contient, alors vous voilà pris au piège du paradigme imposé par l’énonciateur de la question.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Peut-être la génétique, leur psychologie naturelle, la culture.
– Les femmes sont-elles inférieures aux hommes ?
– Je ne sais pas.
– Pourtant tu avais commencé à expliquer pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes.
– J’ai été piégé.
– Heureusement que ce n’était qu’un dialogue fictif.”

Dans certains cas, il est possible de se faire piéger linguistiquement à une plus grande échelle que dans une conversation à deux. Exemple: un intitulé de projet de loi ambigu, invoquant des présupposés imprécis divisant ainsi le peuple, et qui est présupposé comme étant la meilleure solution à un problème. Dans un monde où l’émotion réduit le champ de vision au point de faire regarder le doigt quand on montre la lune, critiquer l’outil servant une cause peut être assimilé à un rejet de cette cause. Les citoyens, guidés par leurs idéologies, sont par principe contraints à ne pas remettre en cause les questions, pour se battre contre les opposants sur le même niveau (idéologique et non linguistique ou philosophique) et ne pas réévaluer la valeur des réponses apportées. Les débats portent donc finalement sur des quiproquos. La communication n’a pas lieu.