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La Philosophie – La quête de la bonne question, pas de la bonne réponse

Au cours de conversations, il vous est sûrement arrivé de ne pas adhérer à des questions posées et, donc, de ne pas y répondre et même de poser une question en retour. On pourra alors vous accuser de “répondre à une question par une autre question”, donc de vous défiler, lâchement, signifiant ainsi votre défaite dans la joute rhétorique ou dispute argumentative.
On n’a pas toujours envie de répondre à certaines questions. Parfois elles nous semblent ridicules et réductrices ou, au contraire, trop vagues et peut-être même hors-sujet. Et pourtant chaque question a un sens car elle naît d’un cheminement de pensée logique de la part de son énonciateur. Le problème réside dans le fait que les questions s’inscrivent toujours dans une logique déterminée par l’expérience de la personne, expérience unique et particulière influençant et conditionnant ses perspectives. En faisant l’effort de les comprendre, on dépassera la violence stérile d’un conflit avec quelqu’un qui ne pense pas la même chose que nous, qui a un autre avis.

La philosophie est une démarche active de savoir. Il est courant de considérer l’ignorance comme facteur de danger et de violence. En effet, on peut considérer que plus on sait de choses, plus nos craintes se dissipent; plus on en sait, moins on appréhende l’inconnu qui devient alors connu. En conséquence, moins on se sent menacé, plus on se rapproche d’une sagesse faisant disparaître toute pulsion violente: la sérénité individuelle sera à la fois une paix intérieure et une paix avec l’extérieur, donc une paix pour l’extérieur aussi.
La philosophie étend la sphère de confiance de celui qui la pratique, en dépassant toutes les petites questions les unes après les autres. En remontant le fil du questionnement, on remet en cause les présupposés de chaque question, révélant ainsi les convictions implicites de l’énonciateur de la question. Ce travail sur la question permet de faire évoluer sa pensée en laissant tomber les petites questions qui ne donneraient que des petites réponses. D’ailleurs, ces petites questions sont elles-mêmes issues des petites réponses de questions de “l’avant”: le présupposé de la question posée est une réponse à une petite question implicite précédant la question de départ.

1a. Petite question: Pourquoi les femmes sont-elles plus intelligentes que les hommes ?
1b. Présupposé: Les femmes sont plus intelligentes que les hommes.

2a. Petite question intermédiaire: Les femmes sont-elles plus intelligentes que les hommes ?
2b. Présupposé: La femme est intelligente, l’homme peut-être.

3a. Petite question intermédiaire: L’intelligence est-elle un concept qui concerne les humains ?
3b. Présupposé: L’intelligence existe.

4a. Petite question intermédiaire: Est-ce que l’intelligence existe ?
Grande question: Qu’est-ce que l’intelligence ?

Les affirmations (b) sont les présupposés des questions (a) du même numéro et également les réponses aux questions (a) du numéro suivant. La grande question est tellement élémentaire, simple et fondamentale, qu’elle ne peut porter que sur la définition du concept impliqué dans chaque petite question de “l’après”. La réponse à la grande question évite de répondre à toutes les petites questions tout en leur apportant indirectement un éclaircissement, voire même une sorte de réponse. Ici, je me suis attardé sur le terme “intelligence”. Mais j’aurais pu voir une autre grande question qui aurait porté sur l’autre mot lexical de l’avant-dernière question: “Est-ce que des choses existent ?”
Voilà pourquoi, quand on philosophe, il est considéré comme nécessaire de définir les termes de la question afin de savoir ce que la question signifie exactement et pourquoi l’énonciateur la pose. Répondre naïvement à une petite question serait tomber dans le piège de la question orientée: cela ne consisterait pas en une démarche philosophique puisqu’on adhérerait implicitement aux présupposés de la question en y répondant. Au lieu de remonter le fil du questionnement vers la grande question, on ferait alors fausse route en ajoutant, avec sa propre réponse, une nouvelle petite question portant sur cette réponse et s’éloignant de la grande question. Cette petite question, encore plus petite que la précédente, réduit ainsi le champ de vision. En conséquence, au lieu d’avoir du recul, la sphère de conscience/sphère de confiance se réduit, ce qui cause une claustrophobie intellectuelle, une panne philosophique, engendrant émotions et sentiments négatifs.
Peu importent les différentes situations d’énonciation (locuteur, interlocuteur, lieu ou temps d’énonciation, fond et forme du message), chaque propos peut être passé au crible de la philosophie. La philosophie fait réfléchir au-delà des présupposés et combat la claustrophobie intellectuelle en remontant jusqu’à une grande question qui porte sur un concept, une idée. Cette grande question n’oppose pas d’individus entre eux, ni d’individus avec un environnement. La grande question n’oppose rien, car sinon elle présupposerait une opposition.

1a. Petite question: Dans le conflit israélo-palestinien, qui est la victime et qui est l’agresseur ?
1b. Présupposé: Entre Israël et la Palestine, il y a une victime et un agresseur.

2a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il une victime et un agresseur entre Israël et la Palestine ?
2b. Présupposé: Quand il y a un conflit, il ne peut pas n’y avoir que deux victimes ou que deux agresseurs.

3a. Petite question intermédiaire: Est-ce que deux camps ne peuvent pas être à la fois victimes et agresseurs l’un de l’autre ?
3b. Présupposé: Il y a deux ennemis qui s’opposent.

4a. Petite question intermédiaireY a-t-il deux ennemis qui s’opposent ?
4b. Présupposé: Il y a un conflit entre Israël et la Palestine.

5a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il un conflit entre Israël et la Palestine ?
5b. Présupposé: Israël et la Palestine ne sont pas en paix.

6a. Petite question intermédiaire: Est-ce qu’Israël et la Palestine sont en paix ?
6b. Présupposé: Il y a un problème politique entre Israël et la Palestine.

7a. Petite question intermédiaire: Y a-t-il un problème politique entre Israël et la Palestine ?
7b. Présupposé: Israël et la Palestine sont deux pays.

8a. Petite question intermédiaire: Israël et la Palestine sont-ils deux pays ?
8b. Présupposé: Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes.

9a. Petite question intermédiaire: Est-ce qu’Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes ?
Grande question: Pourquoi Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes ?

La philosophie porte sur les concepts. On philosophe, jusqu’à finalement ne plus présupposer d’opposition ou de contradiction entre deux concepts, deux idées, deux camps, mais leur inclusion dans un seul et même monde, un seul et même paradigme. Ainsi, au lieu d’opposer des concepts, on peut chercher à comprendre pourquoi il y a une opposition entre eux. Les petites questions divisent, les grandes questions rassemblent. Demander pourquoi Israël et la Palestine sont deux choses séparées et différentes conduira à expliquer leur Histoire commune au lieu de prendre spontanément parti pour l’un ou l’autre. Considérer deux concepts sur le même plan rend impossible toute partialité. En effet, la partialité signifierait que l’on prend parti, donc que l’on présupposerait qu’il y a un camp en contradiction avec celui pour lequel on prend parti. La partialité, c’est faire un choix. Or, tout choix est contestable par celui qui en fait un autre. Pour comprendre cette différence de subjectivité, il faut donc s’élever à un niveau supérieur et dépasser ainsi l’opposition afin de la comprendre et non plus juger avec ses émotions. On ne peut pas remettre en question un paradigme dans lequel on se trouve pendant que l’on réfléchit, il faut du recul car l’adhésion à des présupposés verrouille la réflexion qui n’ira, par principe, pas au-delà de ces présupposés: remettre en question la question rend absurde l’effort d’y trouver une réponse.
L’endocentrisme, courant philosophique défendu par Ebenezer Kotto Essome, rejoint cette idée d’absence d’opposition avec le monde et d‘inclusion à l’intérieur de celui-ci aux côtés de tous les autres concepts. Dans l’endocentrisme, tout peut être un centre, de manière équitable et juste: puisque je ne soumets jamais personne, je ne suis donc jamais soumis moi-même car tous ceux qui peuvent dire “je” obéissent à cette logique endocentrique. Lorsque l’homme parle à l’arbre, il ne s’oppose pas à lui, il s’identifie à lui. Le juste milieu d’une conscience absolue ne se situerait donc ni en soi-même ni à l’extérieur: le point d’équilibre de l’univers n’est pas en nous, ni dehors, mais à la surface de notre peau, là où le dehors et le dedans se touchent. Accepter cette perspective conduit non pas à l’opposition mais à la coopération entre soi et tout le reste.
Cette sérénité individuelle, vecteur à la fois de paix intérieure et de paix avec l’extérieur, donc de paix pour l’extérieur aussi, démontre que l’expérience, l’élévation vers la sagesse, guide la conscience au-delà des oppositions, fuit les situations de conflit. Sitôt que l’opposition est dépassée, le conflit n’existe plus car un conflit implique une opposition entre deux parties. Si vous êtes l’une des deux parties et que vous élevez votre niveau de conscience, le conflit n’existe plus entre vous et l’autre mais seulement dans l’autre, qui devient démuni sans objet d’opposition. Il ne vous faut pas ignorer ou sous-estimer le pouvoir auto-réalisateur du procès d’intention: visualiser un ennemi créera l’ennemi qui verra que vous vous positionnez en tant que son ennemi. Si l’opposition n’existe que lorsque vous la voyez, alors détournez les yeux, levez-les au-dessus de votre ancien vis-à-vis. La fin d’un conflit n’est pas l’annihilation physique de votre ennemi, mais l’annihilation de son statut d’ennemi dans votre perspective.

Je ne sais pas s’il y a une règle pour pouvoir philosopher. C’est à la portée de n’importe qui, mais dans des proportions diverses. Philosopher, c’est penser son évolution. Par contre, philosopher n’est pas nécessaire pour évoluer. Tout le monde apprend constamment, même passivement. On évolue et on change d’idées, même sans philosopher. Philosopher, c’est décider de prendre le contrôle de son évolution. La philosophie m’apparaît plus comme une méthodologie applicable universellement que comme une discipline clairement définie. Elle me semble plus pertinente en relation avec une action. En effet, la philosophie n’est pas le travail sur la vie avant la vie: on est déjà vivant quand on philosophe.
La philosophie n’est pas non plus un travail sur la philosophie, mais un travail de philosophie sur quelque chose d’autre. Lire de la philosophie n’est pas philosopher, c’est se nourrir d’inspiration philosophique pour évoluer. Comprendre de la philosophie, et y adhérer, ne suffit pas à rendre quelqu’un capable de la mettre en pratique. Lire donne des pistes mais il faut plus que des lectures. Lire de la philosophie inspire spirituellement. Hélas, sans ressources psychologiques, il est impossible de faire germer cette graine.
Mais… pourquoi faire de la philosophie, au fait ? Pour être heureux en élargissant son spectre de conscience et donc de connaissance, éliminant tout sentiment négatif initié par l’angoisse de l’inconnu. Le bonheur ne s’obtient pas par le chantage avec l’extérieur. Il se fabrique à l’intérieur, par des efforts personnels. Si le bonheur ne vient pas de l’extérieur, par contre l’inspiration pour le fabriquer, elle, en vient.

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Diabolislamisation – Les Musulmans sont-ils les nouveaux Indiens d’Amérique ?

Le mercredi 22 mai 2013, un homme a été tué à Londres à l’arme blanche par deux autres hommes. Ce n’est toutefois pas ce qu’on a pu lire exactement à ce sujet. J’ai entendu parler de cette histoire sur Twitter. Il était question d’un soldat britannique décapité à la machette par des musulmans hurlant « Allah akbar ». Lorsque j’ai lu l’article du Parisien, j’ai compris que le twittos avait déjà interprété, traduit et synthétisé l’événement à partir de son analyse du contexte politique actuel. Je propose un décryptage de ce fait qui n’est pas un fait divers compte tenu de sa résonance médiatique.

  • Deux musulmans ou deux britanniques ?

Lorsque que l’on parle d’un soldat britannique tué par deux musulmans, ce qui semble passer comme une lettre à la poste pour beaucoup m’apparaît comme l’expression d’une subjectivité déjà partiale. En effet, on pourrait distinguer les protagonistes selon leur nationalité ou selon leur religion. Ici, il y a un mélange des genres. Cette asymétrie identitaire semble opposer la nationalité britannique et la religion musulmane en les mettant sur le même plan. Pourtant ces deux musulmans ont bel et bien une nationalité.
Ils seraient Anglais et l’un deux aurait même un fort accent londonien. Les distinguer par la nationalité est donc impossible s’ils sont tous les trois des Anglais. On aurait pu chercher de quelle religion se réclamait le soldat tué, mais on ne le sait pas car il ne l’a pas dit publiquement, contrairement à ses meurtriers. On a pu définir les tueurs par leur religion car ils ont revendiqué religieusement cet assassinat en criant publiquement « Allah akbar ». On retiendra donc leur religion comme élément les dissociant de leur victime.
Si les tueurs sont plus musulmans qu’anglais, alors on dissocie les Musulmans de la population anglaise: ce ne serait pas des Anglais qui ont commis ce meurtre mais des Musulmans. En faisant cette dissociation, on extrait les Musulmans de la masse nationale, leur donnant un statut spécial: musulmans, pas britanniques, donc pas intégrés. Ce sont donc des étrangers qui viennent d’ailleurs, un ailleurs non-européen qui s’est invité en Europe. Cette stigmatisation des Musulmans, à partir d’un acte sanglant interprété politiquement, fait apparaître l’Islam comme un ennemi de la paix nationale, en symbolisant le Musulman comme un corps étranger qui est isolé et qui sera mis en quarantaine pendant son procès. En Europe, l’Islam apparaît comme un ennemi ou, plus précisément, est confirmé dans ce rôle d’idéologie du Mal.

  • Islam et violence

L’essentiel de la culture qu’a un Occidental sur l’Islam lui est apportée par les médias au travers du prisme de la violence. Je ne vais pas citer tous les exemples mais en voici quelques-uns: les persécutions des Coptes en Egypte, les actions armées de la Palestine contre Israël, les attentats du World Trade Center, et ce meurtre de soldat en Angleterre. Est-ce que le Coran justifie ces violences ? Il existe en tout cas des musulmans qui se positionnent contre le terrorisme. Qu’en est-il de la violence à un niveau plus local ? Le juste milieu se situant entre deux extrêmes, je vais commencer par partir d’idées extrêmes pour ensuite affiner.
Dans les pays musulmans, chaque citoyen ne passe pas ses journées à massacrer l’autre. Dans le pire des cas, on peut visualiser les Musulmans pacifistes comme une exception. Or, une exception réfute toute généralité absolue. L’Islam ne serait donc pas systématiquement un vecteur de violence. Dans le meilleur des cas, la majorité des Musulmans sont des gens non-violents. Est-ce qu’un musulman non-violent est un musulman qui n’a rien compris à sa religion ou l’inverse ? La position de Tariq Ramadan est très claire à ce sujet. Il ne souhaite pas réécrire le Coran mais en conteste l’interprétation la plus répandue qui considère les châtiments corporels comme un principe coranique. Il montre et démontre la contradiction effective entre l’application de ces peines et  « les finalités essentielles et supérieures » défendues par le Coran que sont « l’intégrité de la personne (an-nafs) et la promotion de la justice (al-‘adl) ».

  • La religion, un poison comme l’eau

Si l’Islam n’est pas une religion violente, alors la violence dans l’Islam ne serait qu’une violence malgré l’Islam. Même si les propos des médias induisent qu’un « terroriste islamiste » est un terroriste exprimant une violence au nom du Coran, on peut rejeter l’affirmation consistant à dire que ce serait les principes du Coran qui lui imposeraient de commettre des attentats et des meurtres. Toutes les religions ont un potentiel de violence si celui qui l’instrumentalise est violent au départ. Celui qui veut exprimer sa violence individuellement (agression isolée) ou sous forme collective (guerre) pourra trouver facilement des justifications, des arguments dans chaque religion. Si on considère toutes les guerres qu’a connues l’Histoire, il n’y a pas une seule religion qui n’ait pas fait l’usage de la violence: le Christianisme a eu ses Croisades, Israël qui est un Etat Juif a bombardé la Syrie et des Bouddhistes ont récemment tué des Musulmans en Birmanie.
On peut faire le procès des religions dans leur ensemble pour toutes les guerres qu’elles ont générées. On peut également reconnaître leurs bienfaits. La religion est comme un médicament: elle soigne si elle est bien dosée, et elle rend malade et peut même tuer si elle est mal manipulée. Il n’y a aucun concept qui soit un excès par essence. C’est l’être humain qui, par ses abus, peut tuer et se tuer avec n’importe quoi. Vous pensez que l’eau est bonne pour la santé ? En boire trop peut tuer. Tout est une question de dosage, de juste milieu. Des médicaments, un marteau, une voiture, une fenêtre du cinquième étage… Tout peut tuer. C’est l’action de l’Homme qui, par ses décisions, transforme l’objet en danger, le risque en réalité. On ne peut pas supprimer tout ce qui est dangereux car rien ne l’est dans l’absolu. Il serait donc vain de vouloir bannir toutes les religions. C’est l’Homme qui est son propre danger par ses abus. On ne peut que tenter de réguler ses pratiques afin de les maintenir dans un cadre raisonnable (sans danger, sans violence).
S’il est possible de convenir qu’aucune religion n’est fondée sur la violence, il faut également reconnaître qu’aucune religion n’y échappe. Et pourtant les médias semblent se focaliser sur l’Islam comme si c’était la seule source de violence et de terrorisme au monde.

  • La petite fenêtre sur le monde

Compte-tenu de mon expérience personnelle, de mes enquêtes et du hasard de mes rencontres, en France et ailleurs, il me semble que la majorité des Musulmans ont les mêmes aspirations et les mêmes vœux de paix que la majorité des non-Musulmans. Les médias français tiennent-ils un discours similaire ? On peut se poser la question de la conformité entre la représentation des Musulmans dans les médias et ceux que l’on peut croiser, connaître et avec qui on peut nouer des liens dans sa vie professionnelle, privée, dans la rue ou sur internet. Par ailleurs, il serait également facile d’oublier ceux que l’on ne connaît pas, ne rencontre pas, qui ne s’expriment pas et vivent leur Islam dans la discrétion, l’humilité et le silence. Ces Musulmans-là occupent leur place de citoyens, en France ou ailleurs, sans faire de leur spiritualité un combat public, personnel ou politique. Mais on n’entend que ceux qui font du bruit et dont le bruit est rapporté.
Les médias sont un filtre, un œil particulier, un intermédiaire entre le monde qu’il décrit et le public. Ce que l’on sait via les médias est donc orienté, selon les sensibilités idéologiques et les choix des rédacteurs en chef des journaux d’information. On considère qu’il y a des journaux qui ont des traditions d’engagement politique, par exemple à droite pour Le Figaro et à gauche pour Libération. Si on se limite à une seule source d’informations, on prend le risque d’injecter dans sa réflexion personnelle des éléments partiaux dont la source est subjective donc partiale donc contestable. Si on a un interlocuteur unique, on ne peut pas décider si on accepte ou rejette ce qui est dit: sans élément de comparaison, sans connaissance d’une contradiction possible, on n’a aucune raison de penser différemment car aucun moyen intellectuel de faire preuve de recul, de sens critique. Afin de ne pas se faire enfermer malgré soi dans le paradigme d’une idéologie qui nous abreuverait d’informations orientées politiquement, il est donc nécessaire de multiplier ses sources d’informations pour repousser les limites de ses préjugés. De plus, la nature des informations relayées par les médias sont souvent négatives quand il s’agit de politique internationale. Cette fenêtre anxiogène sur le monde est également un parti pris, pessimiste. Il faudra donc aller regarder ailleurs que dans le feu de l’actualité pour étudier au calme la culture musulmane et l’histoire des pays islamiques. En sortant du conditionnement médiatique occidental, on a alors une chance de comprendre pourquoi les médias se focalisent sur un risque islamique.

  • La victime était un Anglais

Un des deux meurtriers a expliqué avoir agi en représailles: « Nous jurons par Allah tout puissant que nous n’arrêterons jamais de vous combattre. Les seules raisons pour lesquelles nous avons fait ceci, c’est parce que des musulmans meurent chaque jour. Ce soldat britannique, c’est oeil pour oeil, dent pour dent. Nous nous excusons que des femmes aient vu ceci aujourd’hui mais dans nos pays nos femmes sont obligées de voir la même chose. Vous, peuple, ne serez jamais à l’abri. Changez vos gouvernants. Ils ne prennent pas soin de vous ». Ces criminels sont comparés à des « loups solitaires » plus qu’à des membres d’organisations terroristes. Toutefois leurs motivations se veulent politiques et ont un certain retentissement dans un contexte de guerre opposant d’une certaine façon le camp de l’Occident, mené entre autres par le Royaume-Uni, aux Musulmans.
Ces revendications font écho aux conflits entre l’Occident et le monde Arabomusulman (l’Afrique et le Moyen Orient) qui ont démarré en 2001. Depuis, 9000 militaires britanniques ont été envoyés en Afghanistan. Après les Etats-Unis, c’est le Royaume-Uni qui fournit le plus de soldats à l’OTAN. Les deux pays marchant conjointement dans les guerres menées contre le terrorisme, chaque action militaire américaine est non seulement cautionnée mais également soutenue par le gouvernement britannique. C’est cet actif soutien que les deux criminels dénoncent. De plus, en Libye, avec le concours de la France et des Etats-Unis, la Grande-Bretagne aurait procédé à des tortures et des meurtres, et il est même question de massacres de combattants pro-Kadhafi selon des méthodes qui semblent avoir inspiré les deux criminels de Woolwich. Expliquer les mécanismes logiques qui les ont conduits à commettre leur crime n’est en aucune façon une excuse de ce crime. Il n’est pas concevable d’excuser un crime, et essayer de le comprendre ne peut pas être assimilé à une tentative de justification.

  • Un humanisme qui utilise la violence

Tous ces crimes de sang, en Europe ou ailleurs, sont à condamner sans nuance. La position philosophique de toute personne se revendiquant humaniste universaliste ne peut déboucher que sur une condamnation de toute sorte de violence, sans être plus conciliant avec un type de victime plutôt qu’une autre, car un humanisme universel n’autorise pas le deux poids deux mesures d’un humanisme sélectif, qui est un humanisme à exceptions. Cet humanisme relatif est fermement récusé par les pacifistes car c’est un courant de pensée qui, par une hiérarchisation de l’importance des vies humaines, justifie le colonialisme, autorise moralement les guerres de colonisation contre une civilisation considérée inférieure.
En 1550, lors de la Controverse de Valladolid, s’opposèrent deux formes d’humanisme qui défendaient deux approches de la colonisation de l’Amérique. L’humanisme religieux de Sépulveda était moralisateur: il jugeait les pratiques des indigènes comme dangereuses pour eux-mêmes et défendait le concept de « justes causes de guerres » quand il s’agissait de faire changer en bien des Hommes. Au contraire, l’humanisme religieux de Las Casas était bienveillant: il ne souhaitait qu’une démarche prosélyte pacifiste. Las Casas voulait convertir les Indiens au nom de valeurs chrétiennes et fut quelque peu désappointé d’apprendre que la colonisation avait finalement totalement occulté cet aspect évangélique en bafouant les principes-mêmes de la religion en tuant et en réduisant les autochtones à l’esclavage.
Il fut conforté dans sa position humaniste par les déclarations d’Alonso de Zorita, juge espagnol ayant officié au Mexique, qui remettait en cause le qualificatif de barbare qu’attribuait le conquistador Cortès à la civilisation aztèque. En effet, selon la définition de la Bible, un barbare était un non-chrétien à convertir. Mais pour Zorita la définition de ce mot se devait d’être revue après sa réévaluation de la culture des colonisés: « Pourquoi les Aztèques sont-ils des barbares ? Si ce sont eux qui me parlent et que je ne comprends pas, je serai pour eux un barbare. »
Dans une lettre à Charles Quint, Motolinia, un des opposants à Las Casas, réclamait des conversions de force si c’était nécessaire: « Ceux qui ne voudraient pas recevoir de bon gré le saint Évangile de Jésus-Christ, qu’on le leur impose par la force ». Son totalitarisme religieux s’explique par son urgence de voir de nouveaux fidèles rejoindre le courant catholique pour l’aider à lutter face au nouveau courant protestant, né d’une scission du christianisme qui fut initiée par la réforme luthérienne démarrée au début des années 1520. On peut ainsi mieux comprendre son impatience quand il énonce son principe totalitaire: « mieux vaut un bien accompli de force qu’un mal perpétré librement. »

  • Les nouveaux conquistadors de l’Occident

Las Casas comparait les sacrifices humains aux combats de gladiateurs. Finalement, quelle civilisation était la plus barbare ? Selon lui, si la civilisation européenne de l’époque avait quelque chose à apprendre aux Indiens, c’était à eux de s’en inspirer de leur propre initiative, pas sous la contrainte de lois qu’ils ne reconnaîtraient pas puisqu’elles viendraient d’une autre civilisation que la leur, avec des valeurs répondant à un autre paradigme que le leur. Il n’avait aucun intérêt à changer leurs règles de vie.
Cinq siècles plus tard, on retrouve les mêmes ingrédients ethnocentriques de la colonisation religieuse de l’Amérique par les Espagnols: pour le bien des populations opprimées par des dictatures islamiques violentes qui appliquent des châtiments corporels, l’Occident veut convertir les pays musulmans à la démocratie. Cela pourrait se faire de manière pacifique, en traitant commercialement avec eux, leur faisant une place sur l’échiquier économique pour les faire sortir de la pauvreté et donc améliorer les conditions de vie de leurs peuples.
L’Occident et l’OTAN, à la manière d’un Motolinia, ont opté pour une solution moins pacifique: ils bombardent les hôpitaux, ils utilisent des armes atomiques au rayonnement radioactif dangereux pour l’environnement, ils bombardent des enfants en Afghanistan, ils tuent 100000 civils en Irak , ils tuent un porte-parole pacifiste et détruisent l’ensemble des bâtiments civils (hôpitaux, écoles, universités, routes) en Libye  tout en présentant une note de frais de 480 milliards de dollars pour reconstruire ces infrastructures de première nécessité qu’ils ont détruites eux-mêmes. La démocratie dans ces pays, tout comme la religion chrétienne en Amérique, devait apporter davantage de justice. La démocratisation et l’évangélisme ont tué comme les dictatures islamiques et les rites de sacrifice humain chez les Indiens. Ceux qui refusaient de mourir de la main de leurs bourreaux, sont-ils ingrats de protester quand ils meurent de la main de leurs sauveurs ?

  • Guerres démocratisantes: échec politique et échec philosophique

« Mieux vaut un bien accompli de force qu’un mal perpétré librement ». Voyons le résultat des guerres démocratiques menées par l’Occident, pour mesurer le bien accompli de force.
Aujourd’hui, la Libye a instauré la charia, c’est-à-dire la loi islamique utilisant les châtiments corporels. En avril 2013, un sondage annonce que 99% des Afghans veulent que la charia soit la loi de leur pays. L’an dernier, il y a eu 130 exécutions en Irak, on utilise la torture, la majorité des prisons sont en surcapacité, les veuves sont en proie à la prostitution…  En 2013, la majorité des musulmans sont favorables à la charia tout en estimant que la violence au nom de l’Islam n’est jamais justifiée .
Manifestement, les guerres n’ont pas converti leurs survivants au mode de vie occidental: ils semblent attachés à la logique de châtiments corporels. Cela confirme que la charia fait partie de leur culture et ne leur est pas imposée par leurs dirigeants. Si l’on veut voir la charia disparaître des pays musulmans, ce n’est pas son interdiction par un autre peuple qui fera changer les mentalités mais, tout comme la France en 1789, c’est un changement de mentalité qui aboutira à l’abolition de la charia.
Aujourd’hui, la France est fière de sa révolution car elle s’est déroulée en cohérence avec son Histoire et sa tradition philosophique qui avait fait son chemin. Il y avait une logique sociologique. Aucun autre peuple n’a aidé, épaulé, initié ce mouvement révolutionnaire d’origine spontané. Pour faire évoluer les mentalités, on utilise la guerre pour gagner du temps. Or cela relève d’une fainéantise intellectuelle puisqu’on remplace la pédagogie qui influence par la force qui contraint. Le bon choix doit être décidé par l’individu lui-même. Si on lui impose le bon choix de quelqu’un d’autre, on entrave sa liberté de conscience, même si ce bon choix convient à celui qui l’impose. Tout le monde veut être libre, mais il y a une contradiction à vouloir imposer aux autres sa propre façon d’être libre. La liberté, c’est la possibilité de choisir. La paix ne peut pas être imposée de l’extérieur par la violence, elle doit naître à l’intérieur par la réflexion.
On peut alors remettre en question la pertinence de ces guerres vu que les situations de départ, qui ont officiellement motivé ces interventions militaires, se retrouvent encore aujourd’hui. On peut également s’étonner du silence de l’OTAN au sujet de l’Arabie Saoudite, qui est une dictature violente mais qui n’a jamais été menacée ou même condamnée pour ses dérives.

  • Quel camp défendre ?

C’est le caractère exceptionnel en Europe du crime de Woolwich qui le rend si symbolique. Les dizaines de milliers de morts en Afghanistan, en Irak et en Libye représentent une quantité déshumanisée: il est plus simple pour un individu de s’identifier à un autre individu seul plutôt qu’à un nombre qu’il est difficile de se représenter intellectuellement. C’est un Européen qui est mort, donc les Européens s’identifient à lui car ils se reconnaissent dans cette victime dont ils visualisent une culture commune, un quotidien plus similaire aux leurs que celui d’un Afghan ou un Libyen.
On connaît également son nom: Lee Rigby. Son âge: 25 ans. Sa situation familiale: père d’un fils de 2 ans. Et un bout de son passé: il a servi en Afghanistan, en Allemagne et à Chypre. Dans l’autre camp, on ne parle que de civils, d’inconnus flous, sans visage et sans nom, sans statut social et sans passé, sans famille et sans vie. Le piège du manichéisme serait de prendre parti pour certaines victimes et pas d’autres, offensant ceux qui prennent parti pour d’autres victimes et pas certaines.
– Plutôt que de chercher à confronter numériquement cet unique soldat britannique aux nombreuses victimes des guerres démocratisantes, au nom des mathématiques;
– Plutôt que de vouloir prendre parti pour le pays ou le continent où l’on est né, au nom de la géographie;
– Plutôt que de vouloir prendre parti contre une culture, au nom de l’ethnocentrisme;
– Plutôt que de ne condamner que l’auteur des crimes de l’autre camp, au nom d’un humanisme sélectif;
– Plutôt que de vouloir convertir l’autre en soi et annihiler celui qui veut rester différent, au nom de la peur,
il semble plus juste de déplorer et dénoncer toutes les morts violentes, sans jamais justifier le moindre crime de sang ou agression physique de quelque nature que ce soit. Si nous arrivons à justifier certains de nos crimes, alors nous offrons un cadeau rhétorique à tous les humains qui peuvent à leur tour justifier des crimes en utilisant la même justification. Dire que nous pouvons tuer cautionne explicitement les assassinats de nos ennemis. Il faut être lucide et savoir ce qu’un deux poids deux mesures implique.
Les Etats-Unis, la France, l’Inde, le Pakistan et Israël détiennent la bombe atomique. Mais quand l’Iran veut développer son nucléaire domestique, tous les détenteurs de la bombe atomique s’insurgent. Il y aurait donc des pays qui méritent la bombe atomique et certains qui en feraient un mauvais usage et qui doivent en être privé. Si l’Iran possédait la bombe atomique, l’Occident le sanctionnerait d’une guerre préventive, pour se prémunir d’une agression qui n’a pas encore eu lieu, comme en Irak, en Afghanistan, en Libye et, plus récemment, en Syrie. Une guerre préventive, c’est la première agression, et son auteur ne peut donc pas invoquer la légitime défense car aucune attaque n’avait été lancée au préalable. Si vous vous faites attaquer pour quelque chose que vous pourriez faire, alors on se trouve en plein dans le procès d’intention.

Entre la violence religieuse musulmane et la violence politique occidentale, je refuse de choisir qui a raison. Pour résoudre un problème, il faut en analyser les causes. On peut expliquer sans justifier. Le meurtre de Woolwich, inadmissible et intolérable, est l’expression d’une révolte contre les actions militaires de l’Occident. Que se passerait-il si l’Occident arrêtait son ingérence dans les pays musulmans ? Si le but de cette ingérence était de convertir les peuples à la démocratie, c’est raté, cela ne fonctionne pas. Pourquoi continuer ? Les Etats-Unis ont souvent menti sur leurs motivations pour faire des guerres, alors cette excuse de démocratisation des pays islamiques pourrait n’être qu’un alibi pour avoir le support du peuple, nécessaire aux actions militaires à l’étranger. Aujourd’hui l’Occident riposte mais il subit peu d’agressions. Pour légitimer ses offensives, il anticipe des attaques d’un camp adverse. De peur d’être attaqué, l’Occident attaque en premier. Si on accorde le droit à l’Occident d’attaquer préventivement, pourquoi refuser aux pays musulmans de riposter ? Si l’Iran menait une guerre préventive, je ne vois pas comment argumenter contre sans expliquer que notre civilisation occidentale doit garder le privilège de la violence, au nom d’une supériorité civilisationnelle. L’Occident n’est pas contre l’usage de la violence puisqu’il l’utilise. L’Occident ne juge les violences comme monstrueuses que lorsqu’il en est la victime. Finalement, pour éviter la réalisation du fantasme d’une colonisation mondiale par les pays islamiques, l’Occident prend les devants, au nom du bien, et déclare la guerre à tous les pays islamiques.

Ceux qui prétendent tout savoir et tout régler finissent toujours par tout tuer.
– Albert Camus

Surinterprétation – A la recherche du vrai sens des mots

Lors d’une conversation avec mon camarade Mohamed, il m’a dit avec humour que je devrais viser la simplicité dans mes raisonnements. Quand j’étais en CP, on me disait déjà que j’avais « l’esprit biscornu ». Depuis, rien ne s’est arrangé, tout s’est empiré, jusqu’à me faire adopter des attitudes analytiques tantôt psychologiquement effrayantes pour les uns, tantôt intellectuellement absurdes pour les autres. Dans un premier temps, j’ai voulu confirmer cette complication intellectuelle, qui semble être le noyau dur de ma personnalité, malgré le temps qui passe. « Je préfère la complexité à la simplicité ». Toutefois, esclave de cet esprit biscornu que je voulais revendiquer avec amusement, j’ai décidé de jouer sur les sonorités proches des mots « complexité », « complicité » et « simplicité » : « je préfère la complicité à la simplicité ».
Est-ce que cette nouvelle phrase avait le même sens que ma phrase précédente ? Est-ce qu’il y avait encore du sens dans cette deuxième phrase ?

Si l’on peut facilement accepter de concevoir la différence entre les stricts opposés « complexité » et « simplicité », il est intéressant (si si, ça l’est) de mettre en parallèle les termes « complicité » et « simplicité » : est-ce qu’il y a la possibilité de faire une dissociation entre ces deux mots ?
A priori, « complicité » et « simplicité » ne sont pas les contraires l’un de l’autre. Cependant, l’usage du verbe « préférer » présuppose un choix, donc une dissociation entre deux mots qui n’ont pas le même sens, sinon on ne pourrait pas préférer l’un à l’autre car il n’y aurait aucune différence. Une préférence implique une dissociation sémantique, elle en est une.
Pour comprendre les différences entre deux mots, il faut d’abord comprendre les mots séparément. Remonter au point zéro de l’histoire du mot se fait par l’analyse de sa racine étymologique.
« Complicité » et « simplicité » ont le même radical : « plexplicis », qui désigne « un tout divisé en parties » (comme un pliage composé de plusieurs parties). On remarque alors que « complexe » / « complexité » et « complice » / « complicité » ont la même étymologie. « Complice » a été utilisé pour la première fois en 1327 (avec l’orthographe « complisse ») pour désigner « celui qui s’associe à quelqu’un pour commettre un méfait », donc l’union de deux personnes pour constituer un ensemble. La première occurrence du mot « complexe » remonte à 1564, faisant quant à lui référence à « un ensemble » de plusieurs critères : un concept est « complexe » quand on le qualifie avec plusieurs données. Plus tard, en 1927, Freud utilise le mot « complexe » pour désigner un système analytiquement déconstruit en plusieurs parties, ce système étant celui de la pensée humaine en psychanalyse.
La dissociation sémantique (ou différence de sens) entre « complice » et « complexe » est ténue puisqu’ils expriment tous les deux la même idée, celle d’ « une partie en relation avec une autre pour faire un tout ». Malgré leur dénotation similaire, l’existence des mots se justifie par leurs connotations (contextualisation) différentes : l’un juge la relation entre deux personnes au travers d’un regard moral, l’autre associe des entités au travers d’un regard sans jugement moral.

Puisque « complicité » et « simplicité » ont le même radical (l’idée de divisions, de « pliage »), on peut s’attendre alors à trouver tout naturellement une distinction s’opérant au niveau de leur préfixe.
Si le préfixe « com- », dans « complice » et « complexe », annonce des concepts « complexes » (il est assez cavalier d’expliquer un préfixe en utilisant un mot qui l’utilise lui-même) qui sont intellectualisés et divisés en sous-concepts, « sim- » devrait exprimer au contraire des concepts qui sont non-intellectualisés et non-divisés en sous-concepts, et donc désigner des choses « simples » et non-plurielles. C’est alors que l’on fait une découverte pour le moins inattendue.
« Complicité » et « simplicité » n’ont pas le même préfixe. Le premier utilise le préfixe latin « cum », qui signifie « avec ». Mais le second utilise le préfixe grec « syn », qui signifie également « avec »Eh bah ça alors ! Si les deux analyses étymologiques révèlent deux fois le même sens, « un tout avec plusieurs parties »,  il est étonnant que les deux mots ne soient en fait pas de parfaits synonymes. La seule différence morphologique étant l’origine du préfixe, latin pour l’un et grec pour l’autre, voyons si l’origine du préfixe a une incidence sur sa valeur lexicale dans le mot.
Le mot et l’idée, c’est un peu comme l’œuf et la poule. Sans le mot pour exprimer l’idée, l’idée n’a pas de consistance linguistique compacte. Mais sans la volonté de compacter des idées en un seul signe linguistique, l’existence au préalable du mot n’aurait pas de sens : on a besoin de mots pour exprimer des idées et on a besoin d’idées pour exprimer des mots (sauf dans quelques cas télévisuellement recensés). Nos mots donc nos idées et nos idées donc nos mots constituent notre culture civilisationnelle. Nous puisons notre conception du monde dans l’héritage linguistique et philosophique de nos ancêtres Gréco-Romains. Du XIIème au VIIIème siècle avant notre ère, la Grèce Antique a été le premier grand pôle d’influence à l’échelle de l’Europe. Ensuite, de -27 à 476 après J.-C., c’est l’Empire Romain qui a repris le flambeau de la suprématie continentale, tant militaire que philosophique.
Au début du Moyen-Âge, le monde des idées se redynamise et on a besoin de nouveaux mots : on décide alors de se référer à la culture latine. Ainsi, « complicité », avec le préfixe latin « cum », a été inventé en 1420, soit 20 ans avant l’invention de l’imprimerie de Gutenberg, première date transitoire proposée par les historiens pour délimiter Moyen-Âge et Renaissance. A la Renaissance, une nouvelle mode se popularise : on réexplore la culture grecque à son apogée, d’où on tire alors l’inspiration pour créer des nouveaux mots, parmi lesquels « simplicité », avec le préfixe grec « syn », qui a été créé en 1538, soit 21 ans après l’initiative de reforme du protestantisme par Martin Luther, dernière date transitoire proposée par les historiens pour délimiter Moyen-Âge et Renaissance.
Il y a une symétrie morphologique : les préfixes ainsi que les radicaux des termes « complicité » et « simplicité » répondent à l’équation étymologique « avec +  un rassemblement d’unités ». Les préfixes, d’origines linguistiques différentes, s’expliquent donc par l’époque de création des termes. Pour comprendre comment les concepts, pluriel de « complicité » et singulier de « simplicité », réussissent à être des contraires malgré leur concordance étymologique, il faut adopter un recul philosophique de type dialectique.

Un groupe d’unités implique deux concepts : le groupe et l’unité. D’un point de vue externe, un groupe n’est pas l’unité qu’il contient mais, par définition, est ce qui contient plusieurs unités. D’un point de vue interne, un groupe ne peut être une unité vide d’autres unités, il faut plusieurs unités pour constituer un groupe. Mais si on adopte un point de vue externe de niveau supérieur, un groupe est également  une unité : non plus une unité similaire à ce qu’il contient, mais une unité en parallèle à d’autres unités avec lesquelles il constitue un groupe.
Qu’est-ce qui est simple et complexe ? Est-ce que cette question est simple ou complexe ? Rien n’est simple ou complexe par essence. La seule différence entre « simple » et « complexe » réside dans le point de vue : ce qui est complexe peut être simple pour quelqu’un d’autre, ce qui est simple peut être complexe pour quelqu’un d’autre. Ce qui est simple est considéré comme compris, maîtrisé. Ce qui est complexe empêche cette impression de maîtrise, créant un malaise intellectuel. Afin de résoudre ce malaise, il faudra réaliser un travail intellectuel à l’issue duquel on pourra s’expliquer ce qui n’était pas maîtrisé. Une fois compris, le concept apparaîtra moins complexe, plus simple. En fait, quelque chose de simple n’est rien d’autre qu’une chose complexe comprise. Celui qui trouve quelque chose complexe, et pas simple, a déjà commencé un travail d’analyse malgré lui mais n’est pas arrivé au bout du processus de compréhension. Celui qui comprend quelque chose de complexe peut trouver également cette chose simple : un professeur pourra expliquer quelque chose de complexe et le rendre simple aux yeux de ses élèves qui auront compris quelque chose de complexe et donc, en la considérant comme maîtrisée, trouveront la chose simple.
Pourtant on peut trouver des choses simples, les comprendre et être en paix, et se faire dire que l’on se trompe dans son adhésion à une perspective « trop simple », simpliste. Les athées réfutent les théories religieuses car ils contestent la compréhension du monde au travers de concepts religieux. Comprendre n’est pas détenir la vérité absolue, c’est une approche intellectuelle qui considère quelque chose comme simple et qui donc fait cesser le questionnement, donc le malaise intellectuel causé par l’instabilité des idées. Quand on considère quelque chose comme simple, il n’y a pas de malaise intellectuel. C’est pourquoi chaque explication à laquelle on adhère nous semble être la bonne puisqu’elle apaise intellectuellement. Si le doute est chassé, on ne le recherchera pas car le doute fait souffrir intellectuellement en troublant l’image que l’on a du monde. Sans image claire du monde, on n’a pas d’inspiration pour décider comment entrer en interaction avec lui. Pour avoir une image claire du monde, on a besoin de mots pour réfléchir et exprimer cette réflexion. Les mots « simples » et « complexes » sont des réflexions subjectives de leurs créateurs qui se servent de la langue pour exprimer un point de vue et commenter leur exploration intellectuelle du monde, se révélant à la fois à l’échelle de leur discours mais également à l’échelle du mot choisi.

C’est sur ce rejet du doute que les idéologies se fondent, en proposant des réponses, répondant à des principes, des dogmes. Ces dogmes offrent une perspective : on ne peut pas remettre en question les dogmes car cela voudrait dire que l’on a une perspective différente et que donc on n’y adhère plus. Les réponses empêchent de se reposer les questions. Les seules questions qui peuvent protéger une idéologie sont des questions présupposant cette idéologie, les questions orientées. Si la réponse ne convient pas, on reposera la question, autrement, pour avoir une autre réponse. Le philosophe adopte une démarche de questionnement systématique et ne peut donc, en théorie, adhérer à aucune idéologie qui le maintiendrait en position immobile.
Le philosophe qui ne donne que des réponses cesse d’en être un et devient un prêcheur de vérité, comme un prêtre ou un chef de parti politique. Si le philosophe peut être un militant, alors tout le monde est philosophe. La condition sine qua non pour être un philosophe est de ne pas avoir une opinion exprimée de manière autoritaire comme étant la seule acceptable et qui, donc, ne cherchera pas à faire changer d’avis les autres. Ma définition est la suivante : le philosophe est la personne qui n’utilise jamais la violence et cherchera à la désamorcer dans chacun de ses discours, car la violence est ce qui empêche les gens d’être libres d’être des philosophes comme lui. La censure par la violence physique (emprisonnement, peine de mort) ou le conditionnement (propagande des médias, pression conduisant à l’autocensure) est du totalitarisme qui ne sert qu’une seule idéologie. Il est partial et aisé de soutenir un totalitarisme qui est de son côté. Le philosophe, à mon sens, doit être quelqu’un de suffisamment pacifique pour ne pas céder au manichéisme séparant le monde en deux camps : ceux qui pensent comme lui et ceux qui pensent contre lui. Le philosophe qui refuse d’être dans un camp ne sera jamais en opposition violente contre quiconque. En faisant l’effort de comprendre ce qui est différent, le philosophe n’utilisera jamais la violence pour punir la différence.
Celui qui a pensé le mot et le concept de « complexité » a voulu définir une situation similaire à celui qui a pensé le mot et le concept de « simplicité ». Si le premier individu ne connaissait pas le mot du second, c’est le hasard qui l’a fait construire un mot sur le même schéma : préfixe « avec » (grec/latin) + radical « plusieurs éléments/pliage ». Toutefois, l’usage d’un préfixe grec et d’un radical latin peut sembler incohérent. On peut alors penser que le créateur du mot « simple » a, certes, exprimé la même idée que celui qui a créé le mot « complexe », mais il a refusé de partager son point de vue, et a donc opéré une nuance morphologique, le préfixe grec « syn » au lieu du préfixe latin « cum », faisant écho à l’antique rivalité entre Grecs et Romains.
De la même manière, j’ai voulu exprimer « je préfère la complexité à la simplicité » mais j’ai refusé de sortir cette phrase qui m’aurait associé à une masse de personnes. J’ai voulu mettre en avant ma singularité. La phrase que je voulais dire me semblait manquer de relief, manquer de caractère. Je l’ai trop entendue et, à force, son aspect subversif s’est galvaudé. J’ai donc utilisé le mot « complicité » qui, en ressemblant à « complexité », ne cryptait pas trop la phrase. Donc on comprenait ce que je voulais dire. J’ai exprimé la même chose mais autrement. J’ai seulement voulu être original afin d’affirmer mon identité en ne disant pas ce que « n’importe qui » aurait dit. J’ai probablement anticipé un procès d’intention (en réalisant moi-même un procès d’intention, par la même occasion) par des gens qui auraient trouvé la phrase peu originale, et m’auraient donc trouvé moi-même peu original. Mais en faisant cela, je n’ai pas pu empêcher des gens de me trouver prétentieux ou faussement original. L’attitude idéale, en excluant l’autocensure, est donc de ne pas fuir l’irrespect ou le mépris fantasmés, mais de dire ce qu’on veut comme on veut, avec ignorance et innocence, et de voir ensuite s’il y a des conséquences et matière au dialogue.

Il faut garder à l’esprit que je n’ai rien voulu exprimer dans ma phrase. J’ai juste voulu faire un jeu de mots. J’ai changé le mot « complexité » en « complicité », parce qu’il rimait avec « simplicité ». De la même façon, j’aurais pu garder « complexité » et changer « simplicité » en « simplexité », mais je ne connaissais pas ce mot.
Une analyse intellectuelle est une interprétation personnelle de ce que l’énonciateur a dit. Une interprétation, c’est la création d’un sens, une appropriation des mots. Si on ne demande pas son avis à l’énonciateur, si on n’étudie pas sa façon de penser, on est dans le fantasme, le transfert : on s’exprime soi-même via l’interprétation d’un texte qui importe peu puisqu’il est instrumentalisé comme un prétexte. En cherchant un sens profond à ma phrase, on surinterprète mon propos. Je n’ai réfléchi qu’à la forme, mon attention portée sur le fond était dérisoire. Seul moi-même pouvais écrire cet article et émettre des hypothèses viables dans la mesure où elles n’auraient pas trahi la réalité autant qu’une pseudo-psychanalyse par quelqu’un d’autre. C’est d’ailleurs le conseil des professeurs de lettres : ne pas psychologiser les personnages ou le narrateur ou l’auteur, car on en dirait plus sur soi-même que sur eux. J’étais le seul à être sûr à 100% qu’aucun message profond n’était véhiculé dans cette phrase.
Tout travail sur le sens d’un message s’apparente à un procès d’intention qui, tout comme un vrai procès dans un tribunal, s’appuie sur des éléments concrets, des matériaux tangibles qui peuvent peser dans la balance pour défendre une interprétation plutôt qu’une autre. A l’issue d’un procès ou de n’importe quel processus analytique, on arrête de douter car on a fini de réfléchir pour décréter un angle d’interprétation d’un propos : on peut juger et se tromper, mais on en a au moins la légitimité intellectuelle puisqu’on est passé par le doute.
Le procès d’intention peut faire insulter un auteur considéré comme nazi sans se préoccuper du texte lui-même (qui ne sera jamais honnêtement lu) : lire de la poésie écrite par Robert Brasillach est aujourd’hui devenu un acte de provocation. Ce ne plus être dans la critique littéraire mais le jugement humain. Celui qui lit du Brasillach est suspect, celui qui aime sa poésie est devenu carrément un criminel. Est-ce qu’un bon travail artistique ne l’est plus si le jugement personnel sur l’auteur change ? Peut-être que tous les artistes, intellectuels et scientifiques que vous respectez ont eu un passé de nazi ou ont des propos que des nazis auraient pu tenir. Cette remise en question des vies entières des gens est devenue une grande modeLes jugements rétrospectifs, sans la compréhension du contexte historique ou connaissance de la vie privée, conduisent à avoir une opinion sur la moralité de personnes qui n’avaient pourtant jusque là jamais posé de souci. En conséquence, on se met à refuser d’avoir un avis objectif sur leurs compétences professionnelles et techniques car on a peur de devenir ou sembler trop conciliant avec la moralité de la personne. Pour les fanatiques idéologiques, ne pas être contre et être pour est la même chose. A cause de cette pression morale, on doit se défendre à coups de malhonnêteté intellectuelle, défendre une thèse pré-établie, pour que l’interprétation d’un texte soit supportable pour l’auditoire. En France, c’est ce qu’on appelle la bien-pensancec’est une opinion à apprendre, une pensée orientée. Pas une réflexion libre.
Toutefois, il n’existe pas que des procès d’intention qui sanctionnent. Il y en a des flatteurs : dans le cadre, par exemple,  de la surestimation intellectuelle d’un auteur. Un étudiant peut aller très loin dans l’analyse personnelle d’un texte. Son interprétation peut paraître délirante. S’il est dans le vrai, il a tout compris à l’auteur. S’il se trompe, il devient un nouveau créateur de sens. Mais, à moins d’avoir l’avis de l’auteur, on ne peut pas savoir. Si on veut rester humble et mesuré, une interprétation n’est rien d’autre qu’une nouvelle création, en réaction à un stimulus intellectuel.

En analysant ma propre phrase, anodine et sans la moindre profondeur intentionnelle, j’ai pensé aux monochromes et aux tableaux contemporains réalisés à base d’excréments. Est-ce que les vrais génies ne sont pas ceux qui regardent du caca et y voient du sens sans même connaître l’intention de celui qui a déféqué sur sa toile ? Est-ce que les vrais créateurs ne sont pas ceux qui sont capables d’écrire des articles entiers inspirés par un carré rouge qui a été peut-être peint en deux minutes avec un rouleau de peintre en bâtiment ? Vouloir étudier les intentions de l’auteur, est-ce que ce ne serait pas se leurrer en présupposant qu’il en avait vraiment ? Est-il plus important de trouver la vérité d’un texte ou d’une œuvre d’art, ou bien d’en tirer des bienfaits intellectuels et spirituels, quelle qu’en soit l’issue ? Faut-il avoir raison dans sa compréhension ou être heureux de son interprétation ? N’est-il pas plus utile de faire de l’art que de le juger ?

Relativité – L’impartialité existe-t-elle ?

Même si la loi autorisant “le mariage pour tous” a été adoptée,  le débat continue, notamment dans les commentaires sous mon article sur le sujet. J-F, un courtois intervenant, a alors soulevé la question de la légitimité des opinions de chacun:
“(…) Alors, bien sûr, les chrétiens sont ‘sous influence‘. Mais le débat se situe clairement sur la pérennité de la famille et sur les repères existentiels des enfants et de la société de demain. Par ailleurs les pros ne sont-ils pas influencés, ainsi que les Français d’ailleurs, à cause de la censure et de la désinformation à grande échelle auxquelles on assiste ?
Voici ma réponse:

“On pense toujours que ceux qui sont influencés par un discours d’opposition à ses pensées sont manipulés, alors que ceux qui se rallient à sa propre cause sont convaincus. Les résistants sont toujours considérés comme des terroristes par l’opposition, et des résistants par les partisans. Et ce, quelle que soit sa position. Tous les moyens sont bons pour éloigner un esprit d’une tendance opposée à la sienne. Et tout le monde oeuvre pour le Bien. Jamais personne n’oeuvre pour le Mal. Chacun a son Bien, relatif, et qui entre systématiquement en contradiction avec les conceptions du Bien d’autres gens. Il n’y a que dans les films américains que l’on trouve quelqu’un qui veut répandre le Mal. En réalité, même le pire des dictateurs veut le Bien. Le Bien de sa propre personne. Le Mal n’est qu’un moyen pour imposer son bien-être. Plus la conception du Bien est universaliste, plus on entre en empathie avec d’autres gens que soi-même (généralement on s’inclut dans les gens dont on se préoccupe du sort, mais parfois on peut se sacrifier également, au nom d’une cause).
On peut se limiter au Bien de sa famille, et massacrer d’autres familles. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de sa communauté, et massacrer d’autres communautés. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de sa nation, et massacrer des étrangers. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de l’humanité, et massacrer d’autres espèces. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.

Le véritable universalisme ne semble pas défendable autrement que par des micro-luttes anti-universalistes, comme celles que l’on peut contempler dans les journaux tous les jours. Ce qui est troublant, c’est de ne pas douter que les anti-universalismes ponctuels servent un universalisme absolu. Le Mal comme instrument du Bien. D’ailleurs, le communisme reposait sur une philosophie égalitaire et qui se voulait rassurante, car protégeant les faibles. Et pourtant elle est diabolisée, parce que cette approche communiste a dû avoir recours aux goulags, aux purges, à la violence. La paix ne s’impose pas de l’extérieur, il faut la susciter à l’intérieur (des esprits). Mais tous les êtres humains fonctionnement différemment, il n’y a pas de recette, pas le temps de s’occuper de tout le monde.

Le capitalisme, lui aussi, s’exerce dans une violence, indirecte, financière. Entre enfoncer une lame dans un corps et ôter le pain de la bouche à quelqu’un, je ne sais pas choisir. Une nouvelle fois, je ne sais pas choisir entre deux violences. Une opinion ne peut pas être mesurée de nature (toutes les opinions peuvent être excessives), car elle est partiale et, pour être défendue, il faut combattre les opinions contraires. Toutes les opinions se valent car ce sont des abstractions intellectuelles. Aucune opinion n’est mieux qu’une autre: ce sont les mises en application d’opinions qui créent de la violence. C’est d’ailleurs pour cela que je suis pour le droit d’expression à tout prix, sans aucune limite (ce qui est inexact, si vous lisez la suite). Seuls les propos à valeur performative peuvent être considérés comme dangereux: les ordres donnés à quelqu’un qui doit exécuter une tâche et une incitation à la haine qui relève d’un ordre détourné de commettre des actes violents.
On peut aussi interpréter des propos pacifiques comme étant des incitations à la haine. A ce moment-là, tout peut être mal compris si rien n’est jamais expliqué, alors il faudrait interdire de parler. Les procès d’intention débouchent rarement sur une explication nette d’une position philosophique. On n’a pas le temps de comprendre, il faut faire taire.”

Fin de ma réponse à J-F.

Mon article sur le mariage pour tous a été publié sur un site catholique, et peut donc être assimilé à une prise de position partiale, alors que je n’ai jamais donné mon avis à quiconque et ne crois pas avoir donné le moindre indice sur un quelconque avis au sujet du mariage pour tous. Bien sûr, on a tous un petit avis, si on veut creuser. Mais ce n’est pas intéressant, ou plutôt ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je ne suis pas dans une démarche politique, mais dans une démarche philosophiqueToute tentative de récupération de mes propos impartiaux à des fins politiques relève de l’interprétation fallacieuse, perverse, et s’inscrit en totale opposition avec mon propos.

J’essaye de prendre la hauteur nécessaire pour être tolérant avec des gens d’opinions opposées. Je ne me permettrai pas de conseiller aux gens d’être tolérants, tolérants à ma façon, car par l’énonciation de ces mots, je me mettrais en conflit avec ceux qui n’ont pas la même approche philosophique que la mienne, et  alors je serais  intolérant à leur encontre.
J’essaye d’être honnête intellectuellement. Je ne dis pas que j’y arrive parfaitement, car des préjugés et des présupposés m’habitent encore. Je ne suis pas une bulle de savon parfaitement lisse, j’ai des aspérités car je suis un humain doté d’émotions, et donc plus réceptif à certaines expériences. Et puis je ne dispose que d’un seul corps et donc n’ai pas la possibilité de vivre toutes vos expériences.
Je ne dis pas que je vous suis supérieur parce que vous me jugez. Je ne dis pas que je vous suis supérieur si vous n’êtes pas d’accord avec moi. Je ne vous juge pas et invoque mon humilité en guise de drapeau blanc préventif. Même humble, je n’ai pas peur d’exprimer des idées, car c’est en confrontant mes idées aux vôtres que je pourrais savoir si je suis en parfait accord avec moi-même. Pas parfait, mais parfaitement moi-même. On forge son identité en se confrontant aux dogmes, aux opinions imposées de l’extérieur: on en accepte certaines et on en rejette d’autres, on peut aussi changer d’avis. Je trouve que c’est mieux quand ces processus de découverte du monde et de soi-même se font sans violence et sans mépris.

On déteste ce qui nous fait peur, car la peur est un fantasme, celui de sa propre destruction, une angoisse de mort. On a peur de ce qu’on ne comprend pas. La compréhension permet de se sentir en contrôle, donc moins soumis à quelque chose qui nous fait peur, et qui pourrait nous tuer (dans nos fantasmes). La fin de la peur est toujours une dédramatisation, une acceptation d’une idée, un dépassement de sa peur de mourir.
On ne peut tolérer et respecter que ce qu’on comprend. Pour comprendre, il faut donc mettre de côté ses émotions, les dépasser, faire un effort vers l’autre. La récompense de cet effort est la perte définitive de sa peur de l’autre. Mais pour cela, il faut lui donner le bénéfice du doute. C’est un risque que l’on accepte de prendre seulement si on se sent suffisamment fort pour encaisser la violence potentielle que peut être le choc avec une personne différente, le choc entre deux égos qui devront cohabiter intellectuellement et émotionnellement dans un débat. Sans ressources psychologiques, sans confiance en soi, on n’ira pas vers l’autre, car on n’a pas la certitude de pouvoir empêcher que l’échange ne tourne mal. C’est la peur d’avoir mal qui tient à distance. La peur de la mort.
Je pourrais craindre les insultes et les coups, et donc me taire. Personne ne peut faire l’unanimité, et la personne voulant détruire mon raisonnement pourrait signifier implicitement que je suis un humain incapable de fournir un raisonnement cohérent, présupposant donc que lui le peut et qu’il me domine intellectuellement, et que je dois me soumettre. Mais j’ai croisé beaucoup d’êtres humains qui n’ont pas voulu me détruire parce que je n’étais pas comme eux. Ils m’ont respecté, et j’ai changé à leur contact parce que j’ai estimé moi-même qu’il était bien pour moi-même de changer. La paix ne peut pas être imposée de l’extérieur, elle doit naître à l’intérieur. En conséquence, je crois que la sagesse n’est pas d’imposer ses idées, mais de formuler humblement un témoignage personnel, car on part toujours d’un point de vue unique: le sien, avec son histoire et son angle analytique et son style d’expression.

Pourquoi avoir accepté de voir mon article repris par un camp?
Parce que je suis impartial et ne m’intéresse pas au fond du débat. Le fond ne suscite aucune émotion en moi car je n’ai aucun intérêt personnel ou aucun modèle de société à défendre. Ceux qui me traiteront d’égoïste ou d’égocentrique ne feront que prouver leur égoïsme et leur égocentrisme en voulant m’imposer de l’extérieur une conviction qu’eux ressentent à l’intérieur. Acceptez-le: je suis impartial. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis d’avoir le recul nécessaire pour pouvoir critiquer les argumentaires et rhétoriques de part et d’autre. Sans aucune connivence avec personne, j’ai eu le luxe d’être libre de me rendre compte des méthodes que je n’approuve pas (mensonge, violence, diabolisation) et qui ont été utilisées par les deux camps. Mon article sur le mariage pour tous utilisait le fond, le contexte historique et social de la France, pour expliquer la forme violente du débat.

Je n’ai pas peur d’être instrumentalisé, car j’ai écrit cet article pour protéger mon intégrité intellectuelle, mon éthique philosophique. Je suis pour le droit d’expression. Pour que ce droit soit intéressant car utile, il faut l’exercer ailleurs que dans sa propre sphère où tout semble abonder déjà dans son propre sens. C’est d’ailleurs cette soif de confrontation avec l’inconnu qui fait avancer, fait évoluer l’humain, qui change plusieurs fois de vies pour être heureux: ce ne sont pas des erreurs consécutives et perpétuelles, mais des évolutions et mises à jour de ses envies, pour avancer, pour exister.
Il serait trop facile de m’exprimer devant un auditoire déjà acquis à ma cause. Je n’ai pas peur de ne pas faire l’unanimité, car l’unanimité est généralement le signe d’un environnement totalitaire. Si tu veux me retirer mon droit d’expression, tu n’as fait que couper le son. L’image continue. Si tu éteins l’image, des gens s’en souviendront peut-être. Si tu veux corriger le monde en effaçant toutes les traces d’opposition à ta pensée, alors tu es un être totalitaire qui souffre de n’avoir pas compris l’autre: le jour où l’être humain ne voudra plus vaincre la pensée différente mais savoir ce que l’autre pense exactement et pourquoi, la paix universaliste dont on rêve sera alors possible.

Philolinguistique – La langue, outil intelligent d’exploration du monde

On exprime une perception personnelle du monde au travers d’une langue. Notre expression par le langage (oral) est limitée par notre langue (théorique): l’étendue de notre champ lexical et notre niveau de maîtrise grammaticale. On ne peut pas exprimer un concept si on ne connaît pas un moyen de l’exprimer. On ne peut pas non plus visualiser ce concept si on n’a pas pu y penser en le formulant au préalable par des mots. La situation semble difficile à débloquer si on oublie que l’expérience précède le mot. Si on ne peut pas (conce)voir ce qu’on ne peut pas dire, si on ne peut pas dire ce qu’on ne peut pas (conce)voir, il existe toutefois un moyen d’élargir ses horizons philosophiques en abordant le monde avec un autre point de vue: apprendre à parler une langue étrangère. On peut alors prendre du recul par rapport à sa propre langue en comparant des concepts qui se recoupent plus ou moins, ainsi qu’en comparant les moyens de les exprimer dans les deux langues mises en parallèle.
La théorie structuraliste de Ferdinand de Saussure conçoit une langue comme une série d’unités linguistiques dont les valeurs s’ajoutent. Cette approche sémantique, se focalisant sur le mot en tant que plus petite unité de sens, se distingue de l’approche syntaxique de Gustave Guillaume: « la structure du langage est, au profond de nous-mêmes, une visibilité mentale que le langage traduit ». C’est le mot contre la grammaire. Quand, pour exprimer une même idée, une langue utilise un mot et une autre langue utilise plusieurs mots, le compromis méthodologique le plus équitable semble résider dans l’alternance des deux approches linguistiques. En effet, quand en Français on trouve un mot pour exprimer le verbe au futur, en Anglais on en trouve deux. Essayons de voir quelle sorte de contraste offrent ces deux approches grammaticale dans les visibilités mentales respectives des francophones et des anglophones.

  • Le fond: le monde des idées

Il y a deux facteurs majeurs qui peuvent expliquer la suprématie de l’Homme sur le reste du monde animal. Son pouce préhenseur, ou pouce opposable, a permis la construction d’outils ou d’armes, et leur manipulation. Certains singes en sont capables. L’Homme semble toutefois se démarquer des autres espèce par l’usage de la parole. Pour être juste, il faut reconnaître que les animaux ne disposent pas d’un appareil phonatoire similaire à celui de l’Homme. Ils peuvent néanmoins communiquer entre eux (interagir en transmettant des informations), et certains singes peuvent même apprendre le langage des signes pour communiquer avec un être humain.
La maîtrise d’un pouce préhenseur a transformé le chasseur à mains nues en artisan capable de fabriquer ses armes, jusqu’à ce que l’artisan s’intéresse à la communication et fabrique des moyens de laisser des traces de sa pensée conceptuelle dans le monde physique: l’art. En utilisant des symboles perceptibles sensoriellement, l’Homme a réussi à exprimer des idées qui ont pu donc être partagées, enrichies et débattues en collectivité, et à travers le temps: ces traces ont servi de support physique pour tisser une culture humaine. En effet, chaque génération a pu bénéficier du matériau intellectuel des générations précédentes. Ainsi, en reprenant le flambeau d’une pensée métaphysique initiée par des ancêtres, leurs descendants ont développé des idées et ont donc dû imaginer de nouveaux concepts pour continuer l’expansion de l’esprit humain. Afin de trouver des réponses à ces questionnements métaphysiques, l’Homme a dû mettre au point des interfaces de pensée auxquelles se référer afin de pouvoir réfléchir sur le monde selon une structure intellectuelle stable, selon une idéologie: spirituelle, philosophique, religieuse, politique… L’homme a complexifié sa pensée et n’a pas fini de se mettre d’accord. Il continue même d’exprimer des instincts agressifs primaires au travers de sujets hautement intellectualisés.
Mais pour pouvoir créer du fond, l’homme a dû créer de la forme.

  • La forme: la langue

La parole est le moyen communément utilisé pour communiquer des idées, simples ou complexes, dans un environnement d’individus qui savent parler la même langue. Une langue est à la fois un moyen de communiquer des idées mais également de créer des concepts en inventant des mots. Les concepts prennent leur sens par discrimination mutuelle, se différenciant d’autres concepts en affirmant une essence singulière: l’homme se définit par ses différences avec la femme. S’il n’y avait qu’un seul sexe, les concepts et mots homme et femme n’auraient pas pu être imaginés. Et même l’hyperlexème sexe, qui regroupe le masculin et le féminin, n’aurait pas pu exister si un des deux genres n’était pas concevable intellectuellement.
Ce découpage du monde en concepts, que l’Homme invente au fur et à mesure pour avancer dans son expression de sa compréhension du monde, s’appuie sur sa langue. Le langage est le véhicule de cette fragmentation du réel qui fonctionne avec des signes linguistiques soumis à des règles (le vocabulaire et la grammaire) s’appliquant dans un contexte culturel, idéologique (les savoirs et les présupposés communs). Il n’y a pas qu’une seule langue parlée dans le mondeet les cultures sont diverses. Il est donc tout naturel de trouver des différences de perspectives, à la fois exprimées mais également entretenues et transmises par le langage.

  • Des systèmes linguistiques différents

En Français, pour exprimer le temps d’un verbe, on utilise la conjugaison. Il existe plusieurs temps de conjugaison (imparfait, présent, futur…) répartis dans plusieurs modes de conjugaison (infinitif, participe, indicatif, subjonctif, conditionnel, impératif, gérondif). Le mode le plus fourni en temps de différentes sortes est l’indicatif:
– il comporte le temps présent
il rassemble plusieurs temps pour le passé (passé composé, passé simple, passé antérieur, imparfait, plus-que-parfait)
il est le seul mode qui gère le futur (futur simple et futur antérieur).

En Français comme en Anglais, le futur proche peut s’exprimer avec des temps présents: le Français a un seul temps présent et l’Anglais dispose du présent simple ou du présent dit « progressif » ou « continu ».
I go to France tomorrow. (présent simple)
Je vais en France demain.
(présent de l’indicatif)
Tonight I am going to the cinema with my grandma. (présent continu)
Ce soir je vais au cinéma avec ma grand-mère.
(présent de l’indicatif)

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le futur proche, c’est le cas du futur simple, puisque:
– le présent est un temps qui cumule plusieurs valeurs en Français et en Anglais (généralité, actualisation, futur proche…)
– le futur simple en Français est moins complexe qu’un présent simple aux multiples valeurs
– le futur en Anglais utilise une structure non-analogue à celle du Français.

Dans cet article, c’est le comparatif entre ces deux différentes morphologies du futur, en Français et en Anglais, qui servira de base à une réflexion philosophique à partir de laquelle on tentera de comprendre la différence d’appréhension d’un concept qui semble a priori commun aux deux langues, le futur, mais qui, exprimé par des moyens différents, peut laisser penser que la perception de ce concept, au travers de deux univers culturo-linguistiques distincts, peut être différente. (Pourquoi ce mot savant, culturo-linguistiques? Parce que la langue influence la culture et la culture influence la langue: les deux sont interdépendants.)

  • Les morphologies grammaticales

Dans le cas d’un temps simple (non-composé, sans auxiliaire avoir ou être), la conjugaison implique l’apposition d’une terminaison à un radical. Pour les verbes du premier et deuxième groupe (-er et –ir réguliers), le radical est toujours l’infinitif du verbe et les terminaisons du futur sont toujours –ai/-as/-a/-ons/-ez/-ont.

Je mangerai au restaurant demain.

En Anglais, les temps ne se répartissent pas dans plusieurs modes comme en Français. L’approche est inverse. Tout d’abord, en Anglais il n’existe que deux temps, grammaticalement parlant: le présent et le passé (prétérit). Les Anglais peuvent tout de même concevoir le futur. Mais pour l’exprimer, ils doivent utiliser un auxiliaire modal, will. Tout comme le mode de conjugaison en Français, l’auxiliaire modal en Anglais permet de moduler la relation entre le sujet et le verbe.

I swim.
Je nage. (
fait brut, sans nuance)
I can swim.
Je sais nager.
(capacité physique)
I will swim.
Je nagerai.
(futur, intention)

Si on adopte le point de vue grammatical de l’Anglais, on peut dire que la modalité future du Français se trouve à l’intérieur du verbe: dans un seul mot, on trouve le sens brut du verbe que l’on trouve dans le radical et sa marque temporelle et modale indiquée par la terminaison. En Anglais, on utilise deux mots: la base verbale pour le sens brut du verbe et l’auxiliaire modal pour la marque temporelle et sa valeur modale. En Anglais, l’auxiliaire modal (must, can, may…) exprime le mode, indiquant la nature de la réalisation du verbe par le sujet (une obligation, une capacité, une probabilité…). L’auxiliaire modal porte également la marque du temps grammatical de la phrase (passé ou présent).

You will succeed if you are ready.
Tu réussiras si tu es prêt.
(temps grammatical présent)
You would succeed if you were ready.
Tu réussirais si tu étais prêt.
(temps grammatical passé)

Le futur en Français peut s’exprimer en une seule forme verbale, compactant sens et valeur en un seul mot qui appartient à une conjugaison classée comme un temps du mode indicatif. Le mode indicatif indique un fait considéré comme réel, par opposition aux modes conditionnel ou subjonctif qui ne traitent que de faits hypothétiques, d’irréel.

Je partirai en vacances en Corrèze cet été. (futur)
Je partirais en vacances si j’y voyais un quelconque intérêt.
(conditionnel)
Il faut que je parte en vacances sans toi parce que tu es vampirisante.
(subjonctif)

  • Incidences de la grammaire sur la visibilité mentale

On peut s’étonner de la classification du temps futur dans le mode indicatif. En effet, le futur ne s’est pas encore produit et pourrait ne pas se produire. Le futur est considéré comme un temps, aux côtés du passé et du présent, alors qu’il n’est qu’une estimation de forte probabilité. Par exemple, une prévision météorologique n’est pas infaillible, même si elle est exprimée par le futur de l’indicatif. Le Français utilise donc un mode indicatif pour conjuguer un verbe dont la réalisation est purement virtuelle (le futur n’existe pas, il est imaginé). Le présupposé de ce futur en Français est donc qu’il est considéré comme déjà avéré par l’énonciateur qui ne tempérerait pas avec un adverbe (peut-être, probablement, certainement…).
En Anglais, l’auxiliaire modal will revêt une valeur de volonté (the will: la volonté), d’intention. Le point de focalisation est le sujet que l’énonciateur fait se projeter dans l’avenir. Will a également une valeur encore plus spécifique de caractérisation du sujet dans certains cas.

Water will boil at 100 degrees.
L’eau bout à 100 degrés.
(vérité scientifique)
He will think for hours about grammar.
Il a l’habitude de penser pendant des heures à la grammaire.
(caractéristique du sujet)

La matérialisation de cet auxiliaire modal de l’Anglais explicite un rapport entre le sujet et le verbe qui n’est pas visible en Français avec le mot unique. Une structure compacte, ou rhématique, présuppose que l’énonciateur et/ou le co-énonciateur maîtrisent ou devraient maîtriser toutes les valeurs du terme utilisé. La densité grammaticale d’une telle structure compromet fortement la lisibilité des sens portés par cet unique mot. La structure thématique de l’Anglais, quant à elle, étirera le syntagme (groupe de mots) et répartira les valeurs en les conférant à plusieurs mots, rendant plus explicite les valeurs employées.
On peut alors penser que l’énonciateur français, dépassé par un verbe au futur dont les valeurs sont compactées en un seul mot, visualisera surtout l’action: la focalisation du Français porte sur le verbe conjugué (c’est ce verbe est pas un autre) plutôt que sur sa conjugaison qui n’est qu’une altération du radical du verbe par un petit suffixe. L’action est perçue d’une manière plus indicative, comme étant plus réelle et objective qu’un Anglais qui sentira, dans son usage de will, qu’il ne s’agit que d’une projection subjective, dont il est possible de modifier aisément la syntaxe (la phrase) en changeant tout simplement d’auxiliaire modal devant la base verbale qui restera, elle, invariable. Ainsi, en Anglais, la focalisation porterait davantage sur l’auxiliaire modale que le Français, déterminant l’événement par sa modalité de réalisation en opposition aux autres modalités qui ne sont pas exprimées.

Les bilingues, en ayant à leur disposition deux systèmes linguistiques différents, ont un recul certain sur leurs langues, puisqu’ils ont réussi à appréhender deux approches philosophiques du monde. Le logocentrisme, concept de Ludwig Klages, est la fermeture idéologique qui refuse de considérer la valeur d’une autre langue, donc de sa philosophie. En sachant parler deux langues, le bilingue prend de facto du recul par rapport à la perception du monde qu’il aurait avec une seule langue. Selon cette théorie, plus on saurait parler de langues, plus notre spectre de compréhension du monde s’élargirait: l’intelligence philosophique serait donc en corrélation avec le polyglottisme. En d’autres termes, parler plusieurs langues rendrait plus intelligent.
C’est en étudiant un point de vue grammatical différent qu’on peut alors mieux s’apercevoir de nos habitudes de non-questionnement sur l’organisation de notre propre conjugaison. Le futur n’est un temps grammatical qu’en Français. Il est un mode en Anglais. Personne n’a tort ou raison. Les deux approches sont tout simplement différentes et peuvent cohabiter dans un seul et même esprit, enrichi par l’acceptation de deux logiques différentes, le refus d’en rejeter une. L’expérience fournit des mises à jour de notre compréhension du monde, et ne se contente pas seulement de nous donner des informations supplémentaires (la connaissance d’une grammaire étrangère par exemple), mais modifie notre point de vue sur l’ensemble de notre expérience passée (la connaissance de sa propre langue). L’homme, en évoluant dans sa réflexion, révise ses positions, réévalue ses opinions au cours de ses apprentissages.

Rhétorique banale – La question orientée: le piège des mots

Sur une page Facebook dédiée à une petite ville anglaise, j’ai pu lire une question publique plutôt étrange:
Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” (en Anglais dans le texte)

L’utilisation du pronom “nous” implique qu’il y a une opposition entre deux catégories de gens. En effet, le “nous” crée un ensemble déterminé, limité par le point de vue de l’énonciateur, qui s’inclut avec d’autres personnes à l’intérieur de la sphère de ce “nous“. En conséquence de cette discrimination grammaticale permet la visualisation d’une catégorie de “non-nous“. “Les autres”. Ce qui rassemble certains rejette d’autres. Et l’énonciateur ne se fait pas arbitre puisqu’il prend part à la question en y répondant en premier, puisqu’il parle Anglais. Il prend parti.
En posant la question “combien d’entre nous“, en Anglais, il semble logique que la cible, les destinataires de l’énoncé ne puissent être qu’anglophones. La catégorie de “non-nous” apparaît donc comme désignant les non-anglophones. Une fois cette discrimination grammaticale analysée, on peut se poser la question du présupposé de la question.
Combien d’entre nous” appelle une information chiffrée. La statistique précise ne semble pourtant pas attendue ici, puisque la question n’est pas neutre. “Combien d’entre nous parlent Anglais ?” serait une question formulée de manière neutre. La question porte sur les gens qui “parlent encore Anglais“. L’utilisation de l’adverbe “encore” indique que l’énonciateur de la question présuppose que de moins en moins de personnes parlent Anglais et que donc les anglophones deviennent une minorité. Cette observation est renforcée par “dans cette ville“, insistant sur cette impression que les anglophones deviennent une minorité dans une ville anglaise.
On a donc:
– la question orientée par le “nous” qui discrimine
– l’adverbe “encore” qui fait allusion à une thèse numérique subjective
– “dans cette ville” qui précise l’identité du lieu et confirme la discrimination exprimée par le “nous“.

La question “Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” comporte davantage de présupposés que  “Combien d’entre vous parlent Anglais (à [nom de la ville]) ?“, donc il y a une différence de point de vue. Dans la première question, il y a un point de vue. Dans la seconde question, le relatif dépouillement évite les présupposés subjectifs de la première question. On peut alors se demander pourquoi l’énonciateur a choisi une question plutôt qu’une autre.
L’énonciateur utilise des présupposés, peut-être involontairement, s’attendant à leur validation par ceux qui répondront à la question. La réponse attendue à la question était donc une confirmation de ses présupposés, développant ainsi la thèse que les anglophones représentent une minorité et donc qu’il y a trop de non-anglophones, donc trop d’étrangers dans la ville. L’instrumentalisation de cette question orientée apparaît donc comme étant de nature politique, puisque cette question veut fédérer des gens partageant les mêmes idées à propos d’une communauté, la leur, menacée par un ennemi déterminé par sa non-anglophonie.

Une question orientée construit un système de communication qui aide l’énonciateur à confirmer son point de vue. L’énonciateur manipule le co-énonciateur avec les mots. Si ce dernier répond directement à la question, il confirme implicitement son adhésion aux présupposés, à la thèse subjective qui est la base de la question.

Une question orientée par des présupposés éloigne de la réalité puisqu’elle construit un paradigme subjectif qui considère des principes comme des vérités. Dans les cas les plus grossiers, le co-énonciateur lambda opère un questionnement des présupposés, qui est une méthodologie de philosophie linguistique.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Sont-elles inférieures ? En quoi sont-elles inférieures ?”

Mais si vous acceptez de répondre à une question, sans remettre en cause les termes et les présupposés qu’elle contient, alors vous voilà pris au piège du paradigme imposé par l’énonciateur de la question.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Peut-être la génétique, leur psychologie naturelle, la culture.
– Les femmes sont-elles inférieures aux hommes ?
– Je ne sais pas.
– Pourtant tu avais commencé à expliquer pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes.
– J’ai été piégé.
– Heureusement que ce n’était qu’un dialogue fictif.”

Dans certains cas, il est possible de se faire piéger linguistiquement à une plus grande échelle que dans une conversation à deux. Exemple: un intitulé de projet de loi ambigu, invoquant des présupposés imprécis divisant ainsi le peuple, et qui est présupposé comme étant la meilleure solution à un problème. Dans un monde où l’émotion réduit le champ de vision au point de faire regarder le doigt quand on montre la lune, critiquer l’outil servant une cause peut être assimilé à un rejet de cette cause. Les citoyens, guidés par leurs idéologies, sont par principe contraints à ne pas remettre en cause les questions, pour se battre contre les opposants sur le même niveau (idéologique et non linguistique ou philosophique) et ne pas réévaluer la valeur des réponses apportées. Les débats portent donc finalement sur des quiproquos. La communication n’a pas lieu.