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Diabolislamisation – Les Musulmans sont-ils les nouveaux Indiens d’Amérique ?

Le mercredi 22 mai 2013, un homme a été tué à Londres à l’arme blanche par deux autres hommes. Ce n’est toutefois pas ce qu’on a pu lire exactement à ce sujet. J’ai entendu parler de cette histoire sur Twitter. Il était question d’un soldat britannique décapité à la machette par des musulmans hurlant « Allah akbar ». Lorsque j’ai lu l’article du Parisien, j’ai compris que le twittos avait déjà interprété, traduit et synthétisé l’événement à partir de son analyse du contexte politique actuel. Je propose un décryptage de ce fait qui n’est pas un fait divers compte tenu de sa résonance médiatique.

  • Deux musulmans ou deux britanniques ?

Lorsque que l’on parle d’un soldat britannique tué par deux musulmans, ce qui semble passer comme une lettre à la poste pour beaucoup m’apparaît comme l’expression d’une subjectivité déjà partiale. En effet, on pourrait distinguer les protagonistes selon leur nationalité ou selon leur religion. Ici, il y a un mélange des genres. Cette asymétrie identitaire semble opposer la nationalité britannique et la religion musulmane en les mettant sur le même plan. Pourtant ces deux musulmans ont bel et bien une nationalité.
Ils seraient Anglais et l’un deux aurait même un fort accent londonien. Les distinguer par la nationalité est donc impossible s’ils sont tous les trois des Anglais. On aurait pu chercher de quelle religion se réclamait le soldat tué, mais on ne le sait pas car il ne l’a pas dit publiquement, contrairement à ses meurtriers. On a pu définir les tueurs par leur religion car ils ont revendiqué religieusement cet assassinat en criant publiquement « Allah akbar ». On retiendra donc leur religion comme élément les dissociant de leur victime.
Si les tueurs sont plus musulmans qu’anglais, alors on dissocie les Musulmans de la population anglaise: ce ne serait pas des Anglais qui ont commis ce meurtre mais des Musulmans. En faisant cette dissociation, on extrait les Musulmans de la masse nationale, leur donnant un statut spécial: musulmans, pas britanniques, donc pas intégrés. Ce sont donc des étrangers qui viennent d’ailleurs, un ailleurs non-européen qui s’est invité en Europe. Cette stigmatisation des Musulmans, à partir d’un acte sanglant interprété politiquement, fait apparaître l’Islam comme un ennemi de la paix nationale, en symbolisant le Musulman comme un corps étranger qui est isolé et qui sera mis en quarantaine pendant son procès. En Europe, l’Islam apparaît comme un ennemi ou, plus précisément, est confirmé dans ce rôle d’idéologie du Mal.

  • Islam et violence

L’essentiel de la culture qu’a un Occidental sur l’Islam lui est apportée par les médias au travers du prisme de la violence. Je ne vais pas citer tous les exemples mais en voici quelques-uns: les persécutions des Coptes en Egypte, les actions armées de la Palestine contre Israël, les attentats du World Trade Center, et ce meurtre de soldat en Angleterre. Est-ce que le Coran justifie ces violences ? Il existe en tout cas des musulmans qui se positionnent contre le terrorisme. Qu’en est-il de la violence à un niveau plus local ? Le juste milieu se situant entre deux extrêmes, je vais commencer par partir d’idées extrêmes pour ensuite affiner.
Dans les pays musulmans, chaque citoyen ne passe pas ses journées à massacrer l’autre. Dans le pire des cas, on peut visualiser les Musulmans pacifistes comme une exception. Or, une exception réfute toute généralité absolue. L’Islam ne serait donc pas systématiquement un vecteur de violence. Dans le meilleur des cas, la majorité des Musulmans sont des gens non-violents. Est-ce qu’un musulman non-violent est un musulman qui n’a rien compris à sa religion ou l’inverse ? La position de Tariq Ramadan est très claire à ce sujet. Il ne souhaite pas réécrire le Coran mais en conteste l’interprétation la plus répandue qui considère les châtiments corporels comme un principe coranique. Il montre et démontre la contradiction effective entre l’application de ces peines et  « les finalités essentielles et supérieures » défendues par le Coran que sont « l’intégrité de la personne (an-nafs) et la promotion de la justice (al-‘adl) ».

  • La religion, un poison comme l’eau

Si l’Islam n’est pas une religion violente, alors la violence dans l’Islam ne serait qu’une violence malgré l’Islam. Même si les propos des médias induisent qu’un « terroriste islamiste » est un terroriste exprimant une violence au nom du Coran, on peut rejeter l’affirmation consistant à dire que ce serait les principes du Coran qui lui imposeraient de commettre des attentats et des meurtres. Toutes les religions ont un potentiel de violence si celui qui l’instrumentalise est violent au départ. Celui qui veut exprimer sa violence individuellement (agression isolée) ou sous forme collective (guerre) pourra trouver facilement des justifications, des arguments dans chaque religion. Si on considère toutes les guerres qu’a connues l’Histoire, il n’y a pas une seule religion qui n’ait pas fait l’usage de la violence: le Christianisme a eu ses Croisades, Israël qui est un Etat Juif a bombardé la Syrie et des Bouddhistes ont récemment tué des Musulmans en Birmanie.
On peut faire le procès des religions dans leur ensemble pour toutes les guerres qu’elles ont générées. On peut également reconnaître leurs bienfaits. La religion est comme un médicament: elle soigne si elle est bien dosée, et elle rend malade et peut même tuer si elle est mal manipulée. Il n’y a aucun concept qui soit un excès par essence. C’est l’être humain qui, par ses abus, peut tuer et se tuer avec n’importe quoi. Vous pensez que l’eau est bonne pour la santé ? En boire trop peut tuer. Tout est une question de dosage, de juste milieu. Des médicaments, un marteau, une voiture, une fenêtre du cinquième étage… Tout peut tuer. C’est l’action de l’Homme qui, par ses décisions, transforme l’objet en danger, le risque en réalité. On ne peut pas supprimer tout ce qui est dangereux car rien ne l’est dans l’absolu. Il serait donc vain de vouloir bannir toutes les religions. C’est l’Homme qui est son propre danger par ses abus. On ne peut que tenter de réguler ses pratiques afin de les maintenir dans un cadre raisonnable (sans danger, sans violence).
S’il est possible de convenir qu’aucune religion n’est fondée sur la violence, il faut également reconnaître qu’aucune religion n’y échappe. Et pourtant les médias semblent se focaliser sur l’Islam comme si c’était la seule source de violence et de terrorisme au monde.

  • La petite fenêtre sur le monde

Compte-tenu de mon expérience personnelle, de mes enquêtes et du hasard de mes rencontres, en France et ailleurs, il me semble que la majorité des Musulmans ont les mêmes aspirations et les mêmes vœux de paix que la majorité des non-Musulmans. Les médias français tiennent-ils un discours similaire ? On peut se poser la question de la conformité entre la représentation des Musulmans dans les médias et ceux que l’on peut croiser, connaître et avec qui on peut nouer des liens dans sa vie professionnelle, privée, dans la rue ou sur internet. Par ailleurs, il serait également facile d’oublier ceux que l’on ne connaît pas, ne rencontre pas, qui ne s’expriment pas et vivent leur Islam dans la discrétion, l’humilité et le silence. Ces Musulmans-là occupent leur place de citoyens, en France ou ailleurs, sans faire de leur spiritualité un combat public, personnel ou politique. Mais on n’entend que ceux qui font du bruit et dont le bruit est rapporté.
Les médias sont un filtre, un œil particulier, un intermédiaire entre le monde qu’il décrit et le public. Ce que l’on sait via les médias est donc orienté, selon les sensibilités idéologiques et les choix des rédacteurs en chef des journaux d’information. On considère qu’il y a des journaux qui ont des traditions d’engagement politique, par exemple à droite pour Le Figaro et à gauche pour Libération. Si on se limite à une seule source d’informations, on prend le risque d’injecter dans sa réflexion personnelle des éléments partiaux dont la source est subjective donc partiale donc contestable. Si on a un interlocuteur unique, on ne peut pas décider si on accepte ou rejette ce qui est dit: sans élément de comparaison, sans connaissance d’une contradiction possible, on n’a aucune raison de penser différemment car aucun moyen intellectuel de faire preuve de recul, de sens critique. Afin de ne pas se faire enfermer malgré soi dans le paradigme d’une idéologie qui nous abreuverait d’informations orientées politiquement, il est donc nécessaire de multiplier ses sources d’informations pour repousser les limites de ses préjugés. De plus, la nature des informations relayées par les médias sont souvent négatives quand il s’agit de politique internationale. Cette fenêtre anxiogène sur le monde est également un parti pris, pessimiste. Il faudra donc aller regarder ailleurs que dans le feu de l’actualité pour étudier au calme la culture musulmane et l’histoire des pays islamiques. En sortant du conditionnement médiatique occidental, on a alors une chance de comprendre pourquoi les médias se focalisent sur un risque islamique.

  • La victime était un Anglais

Un des deux meurtriers a expliqué avoir agi en représailles: « Nous jurons par Allah tout puissant que nous n’arrêterons jamais de vous combattre. Les seules raisons pour lesquelles nous avons fait ceci, c’est parce que des musulmans meurent chaque jour. Ce soldat britannique, c’est oeil pour oeil, dent pour dent. Nous nous excusons que des femmes aient vu ceci aujourd’hui mais dans nos pays nos femmes sont obligées de voir la même chose. Vous, peuple, ne serez jamais à l’abri. Changez vos gouvernants. Ils ne prennent pas soin de vous ». Ces criminels sont comparés à des « loups solitaires » plus qu’à des membres d’organisations terroristes. Toutefois leurs motivations se veulent politiques et ont un certain retentissement dans un contexte de guerre opposant d’une certaine façon le camp de l’Occident, mené entre autres par le Royaume-Uni, aux Musulmans.
Ces revendications font écho aux conflits entre l’Occident et le monde Arabomusulman (l’Afrique et le Moyen Orient) qui ont démarré en 2001. Depuis, 9000 militaires britanniques ont été envoyés en Afghanistan. Après les Etats-Unis, c’est le Royaume-Uni qui fournit le plus de soldats à l’OTAN. Les deux pays marchant conjointement dans les guerres menées contre le terrorisme, chaque action militaire américaine est non seulement cautionnée mais également soutenue par le gouvernement britannique. C’est cet actif soutien que les deux criminels dénoncent. De plus, en Libye, avec le concours de la France et des Etats-Unis, la Grande-Bretagne aurait procédé à des tortures et des meurtres, et il est même question de massacres de combattants pro-Kadhafi selon des méthodes qui semblent avoir inspiré les deux criminels de Woolwich. Expliquer les mécanismes logiques qui les ont conduits à commettre leur crime n’est en aucune façon une excuse de ce crime. Il n’est pas concevable d’excuser un crime, et essayer de le comprendre ne peut pas être assimilé à une tentative de justification.

  • Un humanisme qui utilise la violence

Tous ces crimes de sang, en Europe ou ailleurs, sont à condamner sans nuance. La position philosophique de toute personne se revendiquant humaniste universaliste ne peut déboucher que sur une condamnation de toute sorte de violence, sans être plus conciliant avec un type de victime plutôt qu’une autre, car un humanisme universel n’autorise pas le deux poids deux mesures d’un humanisme sélectif, qui est un humanisme à exceptions. Cet humanisme relatif est fermement récusé par les pacifistes car c’est un courant de pensée qui, par une hiérarchisation de l’importance des vies humaines, justifie le colonialisme, autorise moralement les guerres de colonisation contre une civilisation considérée inférieure.
En 1550, lors de la Controverse de Valladolid, s’opposèrent deux formes d’humanisme qui défendaient deux approches de la colonisation de l’Amérique. L’humanisme religieux de Sépulveda était moralisateur: il jugeait les pratiques des indigènes comme dangereuses pour eux-mêmes et défendait le concept de « justes causes de guerres » quand il s’agissait de faire changer en bien des Hommes. Au contraire, l’humanisme religieux de Las Casas était bienveillant: il ne souhaitait qu’une démarche prosélyte pacifiste. Las Casas voulait convertir les Indiens au nom de valeurs chrétiennes et fut quelque peu désappointé d’apprendre que la colonisation avait finalement totalement occulté cet aspect évangélique en bafouant les principes-mêmes de la religion en tuant et en réduisant les autochtones à l’esclavage.
Il fut conforté dans sa position humaniste par les déclarations d’Alonso de Zorita, juge espagnol ayant officié au Mexique, qui remettait en cause le qualificatif de barbare qu’attribuait le conquistador Cortès à la civilisation aztèque. En effet, selon la définition de la Bible, un barbare était un non-chrétien à convertir. Mais pour Zorita la définition de ce mot se devait d’être revue après sa réévaluation de la culture des colonisés: « Pourquoi les Aztèques sont-ils des barbares ? Si ce sont eux qui me parlent et que je ne comprends pas, je serai pour eux un barbare. »
Dans une lettre à Charles Quint, Motolinia, un des opposants à Las Casas, réclamait des conversions de force si c’était nécessaire: « Ceux qui ne voudraient pas recevoir de bon gré le saint Évangile de Jésus-Christ, qu’on le leur impose par la force ». Son totalitarisme religieux s’explique par son urgence de voir de nouveaux fidèles rejoindre le courant catholique pour l’aider à lutter face au nouveau courant protestant, né d’une scission du christianisme qui fut initiée par la réforme luthérienne démarrée au début des années 1520. On peut ainsi mieux comprendre son impatience quand il énonce son principe totalitaire: « mieux vaut un bien accompli de force qu’un mal perpétré librement. »

  • Les nouveaux conquistadors de l’Occident

Las Casas comparait les sacrifices humains aux combats de gladiateurs. Finalement, quelle civilisation était la plus barbare ? Selon lui, si la civilisation européenne de l’époque avait quelque chose à apprendre aux Indiens, c’était à eux de s’en inspirer de leur propre initiative, pas sous la contrainte de lois qu’ils ne reconnaîtraient pas puisqu’elles viendraient d’une autre civilisation que la leur, avec des valeurs répondant à un autre paradigme que le leur. Il n’avait aucun intérêt à changer leurs règles de vie.
Cinq siècles plus tard, on retrouve les mêmes ingrédients ethnocentriques de la colonisation religieuse de l’Amérique par les Espagnols: pour le bien des populations opprimées par des dictatures islamiques violentes qui appliquent des châtiments corporels, l’Occident veut convertir les pays musulmans à la démocratie. Cela pourrait se faire de manière pacifique, en traitant commercialement avec eux, leur faisant une place sur l’échiquier économique pour les faire sortir de la pauvreté et donc améliorer les conditions de vie de leurs peuples.
L’Occident et l’OTAN, à la manière d’un Motolinia, ont opté pour une solution moins pacifique: ils bombardent les hôpitaux, ils utilisent des armes atomiques au rayonnement radioactif dangereux pour l’environnement, ils bombardent des enfants en Afghanistan, ils tuent 100000 civils en Irak , ils tuent un porte-parole pacifiste et détruisent l’ensemble des bâtiments civils (hôpitaux, écoles, universités, routes) en Libye  tout en présentant une note de frais de 480 milliards de dollars pour reconstruire ces infrastructures de première nécessité qu’ils ont détruites eux-mêmes. La démocratie dans ces pays, tout comme la religion chrétienne en Amérique, devait apporter davantage de justice. La démocratisation et l’évangélisme ont tué comme les dictatures islamiques et les rites de sacrifice humain chez les Indiens. Ceux qui refusaient de mourir de la main de leurs bourreaux, sont-ils ingrats de protester quand ils meurent de la main de leurs sauveurs ?

  • Guerres démocratisantes: échec politique et échec philosophique

« Mieux vaut un bien accompli de force qu’un mal perpétré librement ». Voyons le résultat des guerres démocratiques menées par l’Occident, pour mesurer le bien accompli de force.
Aujourd’hui, la Libye a instauré la charia, c’est-à-dire la loi islamique utilisant les châtiments corporels. En avril 2013, un sondage annonce que 99% des Afghans veulent que la charia soit la loi de leur pays. L’an dernier, il y a eu 130 exécutions en Irak, on utilise la torture, la majorité des prisons sont en surcapacité, les veuves sont en proie à la prostitution…  En 2013, la majorité des musulmans sont favorables à la charia tout en estimant que la violence au nom de l’Islam n’est jamais justifiée .
Manifestement, les guerres n’ont pas converti leurs survivants au mode de vie occidental: ils semblent attachés à la logique de châtiments corporels. Cela confirme que la charia fait partie de leur culture et ne leur est pas imposée par leurs dirigeants. Si l’on veut voir la charia disparaître des pays musulmans, ce n’est pas son interdiction par un autre peuple qui fera changer les mentalités mais, tout comme la France en 1789, c’est un changement de mentalité qui aboutira à l’abolition de la charia.
Aujourd’hui, la France est fière de sa révolution car elle s’est déroulée en cohérence avec son Histoire et sa tradition philosophique qui avait fait son chemin. Il y avait une logique sociologique. Aucun autre peuple n’a aidé, épaulé, initié ce mouvement révolutionnaire d’origine spontané. Pour faire évoluer les mentalités, on utilise la guerre pour gagner du temps. Or cela relève d’une fainéantise intellectuelle puisqu’on remplace la pédagogie qui influence par la force qui contraint. Le bon choix doit être décidé par l’individu lui-même. Si on lui impose le bon choix de quelqu’un d’autre, on entrave sa liberté de conscience, même si ce bon choix convient à celui qui l’impose. Tout le monde veut être libre, mais il y a une contradiction à vouloir imposer aux autres sa propre façon d’être libre. La liberté, c’est la possibilité de choisir. La paix ne peut pas être imposée de l’extérieur par la violence, elle doit naître à l’intérieur par la réflexion.
On peut alors remettre en question la pertinence de ces guerres vu que les situations de départ, qui ont officiellement motivé ces interventions militaires, se retrouvent encore aujourd’hui. On peut également s’étonner du silence de l’OTAN au sujet de l’Arabie Saoudite, qui est une dictature violente mais qui n’a jamais été menacée ou même condamnée pour ses dérives.

  • Quel camp défendre ?

C’est le caractère exceptionnel en Europe du crime de Woolwich qui le rend si symbolique. Les dizaines de milliers de morts en Afghanistan, en Irak et en Libye représentent une quantité déshumanisée: il est plus simple pour un individu de s’identifier à un autre individu seul plutôt qu’à un nombre qu’il est difficile de se représenter intellectuellement. C’est un Européen qui est mort, donc les Européens s’identifient à lui car ils se reconnaissent dans cette victime dont ils visualisent une culture commune, un quotidien plus similaire aux leurs que celui d’un Afghan ou un Libyen.
On connaît également son nom: Lee Rigby. Son âge: 25 ans. Sa situation familiale: père d’un fils de 2 ans. Et un bout de son passé: il a servi en Afghanistan, en Allemagne et à Chypre. Dans l’autre camp, on ne parle que de civils, d’inconnus flous, sans visage et sans nom, sans statut social et sans passé, sans famille et sans vie. Le piège du manichéisme serait de prendre parti pour certaines victimes et pas d’autres, offensant ceux qui prennent parti pour d’autres victimes et pas certaines.
– Plutôt que de chercher à confronter numériquement cet unique soldat britannique aux nombreuses victimes des guerres démocratisantes, au nom des mathématiques;
– Plutôt que de vouloir prendre parti pour le pays ou le continent où l’on est né, au nom de la géographie;
– Plutôt que de vouloir prendre parti contre une culture, au nom de l’ethnocentrisme;
– Plutôt que de ne condamner que l’auteur des crimes de l’autre camp, au nom d’un humanisme sélectif;
– Plutôt que de vouloir convertir l’autre en soi et annihiler celui qui veut rester différent, au nom de la peur,
il semble plus juste de déplorer et dénoncer toutes les morts violentes, sans jamais justifier le moindre crime de sang ou agression physique de quelque nature que ce soit. Si nous arrivons à justifier certains de nos crimes, alors nous offrons un cadeau rhétorique à tous les humains qui peuvent à leur tour justifier des crimes en utilisant la même justification. Dire que nous pouvons tuer cautionne explicitement les assassinats de nos ennemis. Il faut être lucide et savoir ce qu’un deux poids deux mesures implique.
Les Etats-Unis, la France, l’Inde, le Pakistan et Israël détiennent la bombe atomique. Mais quand l’Iran veut développer son nucléaire domestique, tous les détenteurs de la bombe atomique s’insurgent. Il y aurait donc des pays qui méritent la bombe atomique et certains qui en feraient un mauvais usage et qui doivent en être privé. Si l’Iran possédait la bombe atomique, l’Occident le sanctionnerait d’une guerre préventive, pour se prémunir d’une agression qui n’a pas encore eu lieu, comme en Irak, en Afghanistan, en Libye et, plus récemment, en Syrie. Une guerre préventive, c’est la première agression, et son auteur ne peut donc pas invoquer la légitime défense car aucune attaque n’avait été lancée au préalable. Si vous vous faites attaquer pour quelque chose que vous pourriez faire, alors on se trouve en plein dans le procès d’intention.

Entre la violence religieuse musulmane et la violence politique occidentale, je refuse de choisir qui a raison. Pour résoudre un problème, il faut en analyser les causes. On peut expliquer sans justifier. Le meurtre de Woolwich, inadmissible et intolérable, est l’expression d’une révolte contre les actions militaires de l’Occident. Que se passerait-il si l’Occident arrêtait son ingérence dans les pays musulmans ? Si le but de cette ingérence était de convertir les peuples à la démocratie, c’est raté, cela ne fonctionne pas. Pourquoi continuer ? Les Etats-Unis ont souvent menti sur leurs motivations pour faire des guerres, alors cette excuse de démocratisation des pays islamiques pourrait n’être qu’un alibi pour avoir le support du peuple, nécessaire aux actions militaires à l’étranger. Aujourd’hui l’Occident riposte mais il subit peu d’agressions. Pour légitimer ses offensives, il anticipe des attaques d’un camp adverse. De peur d’être attaqué, l’Occident attaque en premier. Si on accorde le droit à l’Occident d’attaquer préventivement, pourquoi refuser aux pays musulmans de riposter ? Si l’Iran menait une guerre préventive, je ne vois pas comment argumenter contre sans expliquer que notre civilisation occidentale doit garder le privilège de la violence, au nom d’une supériorité civilisationnelle. L’Occident n’est pas contre l’usage de la violence puisqu’il l’utilise. L’Occident ne juge les violences comme monstrueuses que lorsqu’il en est la victime. Finalement, pour éviter la réalisation du fantasme d’une colonisation mondiale par les pays islamiques, l’Occident prend les devants, au nom du bien, et déclare la guerre à tous les pays islamiques.

Ceux qui prétendent tout savoir et tout régler finissent toujours par tout tuer.
– Albert Camus

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Surinterprétation – A la recherche du vrai sens des mots

Lors d’une conversation avec mon camarade Mohamed, il m’a dit avec humour que je devrais viser la simplicité dans mes raisonnements. Quand j’étais en CP, on me disait déjà que j’avais « l’esprit biscornu ». Depuis, rien ne s’est arrangé, tout s’est empiré, jusqu’à me faire adopter des attitudes analytiques tantôt psychologiquement effrayantes pour les uns, tantôt intellectuellement absurdes pour les autres. Dans un premier temps, j’ai voulu confirmer cette complication intellectuelle, qui semble être le noyau dur de ma personnalité, malgré le temps qui passe. « Je préfère la complexité à la simplicité ». Toutefois, esclave de cet esprit biscornu que je voulais revendiquer avec amusement, j’ai décidé de jouer sur les sonorités proches des mots « complexité », « complicité » et « simplicité » : « je préfère la complicité à la simplicité ».
Est-ce que cette nouvelle phrase avait le même sens que ma phrase précédente ? Est-ce qu’il y avait encore du sens dans cette deuxième phrase ?

Si l’on peut facilement accepter de concevoir la différence entre les stricts opposés « complexité » et « simplicité », il est intéressant (si si, ça l’est) de mettre en parallèle les termes « complicité » et « simplicité » : est-ce qu’il y a la possibilité de faire une dissociation entre ces deux mots ?
A priori, « complicité » et « simplicité » ne sont pas les contraires l’un de l’autre. Cependant, l’usage du verbe « préférer » présuppose un choix, donc une dissociation entre deux mots qui n’ont pas le même sens, sinon on ne pourrait pas préférer l’un à l’autre car il n’y aurait aucune différence. Une préférence implique une dissociation sémantique, elle en est une.
Pour comprendre les différences entre deux mots, il faut d’abord comprendre les mots séparément. Remonter au point zéro de l’histoire du mot se fait par l’analyse de sa racine étymologique.
« Complicité » et « simplicité » ont le même radical : « plexplicis », qui désigne « un tout divisé en parties » (comme un pliage composé de plusieurs parties). On remarque alors que « complexe » / « complexité » et « complice » / « complicité » ont la même étymologie. « Complice » a été utilisé pour la première fois en 1327 (avec l’orthographe « complisse ») pour désigner « celui qui s’associe à quelqu’un pour commettre un méfait », donc l’union de deux personnes pour constituer un ensemble. La première occurrence du mot « complexe » remonte à 1564, faisant quant à lui référence à « un ensemble » de plusieurs critères : un concept est « complexe » quand on le qualifie avec plusieurs données. Plus tard, en 1927, Freud utilise le mot « complexe » pour désigner un système analytiquement déconstruit en plusieurs parties, ce système étant celui de la pensée humaine en psychanalyse.
La dissociation sémantique (ou différence de sens) entre « complice » et « complexe » est ténue puisqu’ils expriment tous les deux la même idée, celle d’ « une partie en relation avec une autre pour faire un tout ». Malgré leur dénotation similaire, l’existence des mots se justifie par leurs connotations (contextualisation) différentes : l’un juge la relation entre deux personnes au travers d’un regard moral, l’autre associe des entités au travers d’un regard sans jugement moral.

Puisque « complicité » et « simplicité » ont le même radical (l’idée de divisions, de « pliage »), on peut s’attendre alors à trouver tout naturellement une distinction s’opérant au niveau de leur préfixe.
Si le préfixe « com- », dans « complice » et « complexe », annonce des concepts « complexes » (il est assez cavalier d’expliquer un préfixe en utilisant un mot qui l’utilise lui-même) qui sont intellectualisés et divisés en sous-concepts, « sim- » devrait exprimer au contraire des concepts qui sont non-intellectualisés et non-divisés en sous-concepts, et donc désigner des choses « simples » et non-plurielles. C’est alors que l’on fait une découverte pour le moins inattendue.
« Complicité » et « simplicité » n’ont pas le même préfixe. Le premier utilise le préfixe latin « cum », qui signifie « avec ». Mais le second utilise le préfixe grec « syn », qui signifie également « avec »Eh bah ça alors ! Si les deux analyses étymologiques révèlent deux fois le même sens, « un tout avec plusieurs parties »,  il est étonnant que les deux mots ne soient en fait pas de parfaits synonymes. La seule différence morphologique étant l’origine du préfixe, latin pour l’un et grec pour l’autre, voyons si l’origine du préfixe a une incidence sur sa valeur lexicale dans le mot.
Le mot et l’idée, c’est un peu comme l’œuf et la poule. Sans le mot pour exprimer l’idée, l’idée n’a pas de consistance linguistique compacte. Mais sans la volonté de compacter des idées en un seul signe linguistique, l’existence au préalable du mot n’aurait pas de sens : on a besoin de mots pour exprimer des idées et on a besoin d’idées pour exprimer des mots (sauf dans quelques cas télévisuellement recensés). Nos mots donc nos idées et nos idées donc nos mots constituent notre culture civilisationnelle. Nous puisons notre conception du monde dans l’héritage linguistique et philosophique de nos ancêtres Gréco-Romains. Du XIIème au VIIIème siècle avant notre ère, la Grèce Antique a été le premier grand pôle d’influence à l’échelle de l’Europe. Ensuite, de -27 à 476 après J.-C., c’est l’Empire Romain qui a repris le flambeau de la suprématie continentale, tant militaire que philosophique.
Au début du Moyen-Âge, le monde des idées se redynamise et on a besoin de nouveaux mots : on décide alors de se référer à la culture latine. Ainsi, « complicité », avec le préfixe latin « cum », a été inventé en 1420, soit 20 ans avant l’invention de l’imprimerie de Gutenberg, première date transitoire proposée par les historiens pour délimiter Moyen-Âge et Renaissance. A la Renaissance, une nouvelle mode se popularise : on réexplore la culture grecque à son apogée, d’où on tire alors l’inspiration pour créer des nouveaux mots, parmi lesquels « simplicité », avec le préfixe grec « syn », qui a été créé en 1538, soit 21 ans après l’initiative de reforme du protestantisme par Martin Luther, dernière date transitoire proposée par les historiens pour délimiter Moyen-Âge et Renaissance.
Il y a une symétrie morphologique : les préfixes ainsi que les radicaux des termes « complicité » et « simplicité » répondent à l’équation étymologique « avec +  un rassemblement d’unités ». Les préfixes, d’origines linguistiques différentes, s’expliquent donc par l’époque de création des termes. Pour comprendre comment les concepts, pluriel de « complicité » et singulier de « simplicité », réussissent à être des contraires malgré leur concordance étymologique, il faut adopter un recul philosophique de type dialectique.

Un groupe d’unités implique deux concepts : le groupe et l’unité. D’un point de vue externe, un groupe n’est pas l’unité qu’il contient mais, par définition, est ce qui contient plusieurs unités. D’un point de vue interne, un groupe ne peut être une unité vide d’autres unités, il faut plusieurs unités pour constituer un groupe. Mais si on adopte un point de vue externe de niveau supérieur, un groupe est également  une unité : non plus une unité similaire à ce qu’il contient, mais une unité en parallèle à d’autres unités avec lesquelles il constitue un groupe.
Qu’est-ce qui est simple et complexe ? Est-ce que cette question est simple ou complexe ? Rien n’est simple ou complexe par essence. La seule différence entre « simple » et « complexe » réside dans le point de vue : ce qui est complexe peut être simple pour quelqu’un d’autre, ce qui est simple peut être complexe pour quelqu’un d’autre. Ce qui est simple est considéré comme compris, maîtrisé. Ce qui est complexe empêche cette impression de maîtrise, créant un malaise intellectuel. Afin de résoudre ce malaise, il faudra réaliser un travail intellectuel à l’issue duquel on pourra s’expliquer ce qui n’était pas maîtrisé. Une fois compris, le concept apparaîtra moins complexe, plus simple. En fait, quelque chose de simple n’est rien d’autre qu’une chose complexe comprise. Celui qui trouve quelque chose complexe, et pas simple, a déjà commencé un travail d’analyse malgré lui mais n’est pas arrivé au bout du processus de compréhension. Celui qui comprend quelque chose de complexe peut trouver également cette chose simple : un professeur pourra expliquer quelque chose de complexe et le rendre simple aux yeux de ses élèves qui auront compris quelque chose de complexe et donc, en la considérant comme maîtrisée, trouveront la chose simple.
Pourtant on peut trouver des choses simples, les comprendre et être en paix, et se faire dire que l’on se trompe dans son adhésion à une perspective « trop simple », simpliste. Les athées réfutent les théories religieuses car ils contestent la compréhension du monde au travers de concepts religieux. Comprendre n’est pas détenir la vérité absolue, c’est une approche intellectuelle qui considère quelque chose comme simple et qui donc fait cesser le questionnement, donc le malaise intellectuel causé par l’instabilité des idées. Quand on considère quelque chose comme simple, il n’y a pas de malaise intellectuel. C’est pourquoi chaque explication à laquelle on adhère nous semble être la bonne puisqu’elle apaise intellectuellement. Si le doute est chassé, on ne le recherchera pas car le doute fait souffrir intellectuellement en troublant l’image que l’on a du monde. Sans image claire du monde, on n’a pas d’inspiration pour décider comment entrer en interaction avec lui. Pour avoir une image claire du monde, on a besoin de mots pour réfléchir et exprimer cette réflexion. Les mots « simples » et « complexes » sont des réflexions subjectives de leurs créateurs qui se servent de la langue pour exprimer un point de vue et commenter leur exploration intellectuelle du monde, se révélant à la fois à l’échelle de leur discours mais également à l’échelle du mot choisi.

C’est sur ce rejet du doute que les idéologies se fondent, en proposant des réponses, répondant à des principes, des dogmes. Ces dogmes offrent une perspective : on ne peut pas remettre en question les dogmes car cela voudrait dire que l’on a une perspective différente et que donc on n’y adhère plus. Les réponses empêchent de se reposer les questions. Les seules questions qui peuvent protéger une idéologie sont des questions présupposant cette idéologie, les questions orientées. Si la réponse ne convient pas, on reposera la question, autrement, pour avoir une autre réponse. Le philosophe adopte une démarche de questionnement systématique et ne peut donc, en théorie, adhérer à aucune idéologie qui le maintiendrait en position immobile.
Le philosophe qui ne donne que des réponses cesse d’en être un et devient un prêcheur de vérité, comme un prêtre ou un chef de parti politique. Si le philosophe peut être un militant, alors tout le monde est philosophe. La condition sine qua non pour être un philosophe est de ne pas avoir une opinion exprimée de manière autoritaire comme étant la seule acceptable et qui, donc, ne cherchera pas à faire changer d’avis les autres. Ma définition est la suivante : le philosophe est la personne qui n’utilise jamais la violence et cherchera à la désamorcer dans chacun de ses discours, car la violence est ce qui empêche les gens d’être libres d’être des philosophes comme lui. La censure par la violence physique (emprisonnement, peine de mort) ou le conditionnement (propagande des médias, pression conduisant à l’autocensure) est du totalitarisme qui ne sert qu’une seule idéologie. Il est partial et aisé de soutenir un totalitarisme qui est de son côté. Le philosophe, à mon sens, doit être quelqu’un de suffisamment pacifique pour ne pas céder au manichéisme séparant le monde en deux camps : ceux qui pensent comme lui et ceux qui pensent contre lui. Le philosophe qui refuse d’être dans un camp ne sera jamais en opposition violente contre quiconque. En faisant l’effort de comprendre ce qui est différent, le philosophe n’utilisera jamais la violence pour punir la différence.
Celui qui a pensé le mot et le concept de « complexité » a voulu définir une situation similaire à celui qui a pensé le mot et le concept de « simplicité ». Si le premier individu ne connaissait pas le mot du second, c’est le hasard qui l’a fait construire un mot sur le même schéma : préfixe « avec » (grec/latin) + radical « plusieurs éléments/pliage ». Toutefois, l’usage d’un préfixe grec et d’un radical latin peut sembler incohérent. On peut alors penser que le créateur du mot « simple » a, certes, exprimé la même idée que celui qui a créé le mot « complexe », mais il a refusé de partager son point de vue, et a donc opéré une nuance morphologique, le préfixe grec « syn » au lieu du préfixe latin « cum », faisant écho à l’antique rivalité entre Grecs et Romains.
De la même manière, j’ai voulu exprimer « je préfère la complexité à la simplicité » mais j’ai refusé de sortir cette phrase qui m’aurait associé à une masse de personnes. J’ai voulu mettre en avant ma singularité. La phrase que je voulais dire me semblait manquer de relief, manquer de caractère. Je l’ai trop entendue et, à force, son aspect subversif s’est galvaudé. J’ai donc utilisé le mot « complicité » qui, en ressemblant à « complexité », ne cryptait pas trop la phrase. Donc on comprenait ce que je voulais dire. J’ai exprimé la même chose mais autrement. J’ai seulement voulu être original afin d’affirmer mon identité en ne disant pas ce que « n’importe qui » aurait dit. J’ai probablement anticipé un procès d’intention (en réalisant moi-même un procès d’intention, par la même occasion) par des gens qui auraient trouvé la phrase peu originale, et m’auraient donc trouvé moi-même peu original. Mais en faisant cela, je n’ai pas pu empêcher des gens de me trouver prétentieux ou faussement original. L’attitude idéale, en excluant l’autocensure, est donc de ne pas fuir l’irrespect ou le mépris fantasmés, mais de dire ce qu’on veut comme on veut, avec ignorance et innocence, et de voir ensuite s’il y a des conséquences et matière au dialogue.

Il faut garder à l’esprit que je n’ai rien voulu exprimer dans ma phrase. J’ai juste voulu faire un jeu de mots. J’ai changé le mot « complexité » en « complicité », parce qu’il rimait avec « simplicité ». De la même façon, j’aurais pu garder « complexité » et changer « simplicité » en « simplexité », mais je ne connaissais pas ce mot.
Une analyse intellectuelle est une interprétation personnelle de ce que l’énonciateur a dit. Une interprétation, c’est la création d’un sens, une appropriation des mots. Si on ne demande pas son avis à l’énonciateur, si on n’étudie pas sa façon de penser, on est dans le fantasme, le transfert : on s’exprime soi-même via l’interprétation d’un texte qui importe peu puisqu’il est instrumentalisé comme un prétexte. En cherchant un sens profond à ma phrase, on surinterprète mon propos. Je n’ai réfléchi qu’à la forme, mon attention portée sur le fond était dérisoire. Seul moi-même pouvais écrire cet article et émettre des hypothèses viables dans la mesure où elles n’auraient pas trahi la réalité autant qu’une pseudo-psychanalyse par quelqu’un d’autre. C’est d’ailleurs le conseil des professeurs de lettres : ne pas psychologiser les personnages ou le narrateur ou l’auteur, car on en dirait plus sur soi-même que sur eux. J’étais le seul à être sûr à 100% qu’aucun message profond n’était véhiculé dans cette phrase.
Tout travail sur le sens d’un message s’apparente à un procès d’intention qui, tout comme un vrai procès dans un tribunal, s’appuie sur des éléments concrets, des matériaux tangibles qui peuvent peser dans la balance pour défendre une interprétation plutôt qu’une autre. A l’issue d’un procès ou de n’importe quel processus analytique, on arrête de douter car on a fini de réfléchir pour décréter un angle d’interprétation d’un propos : on peut juger et se tromper, mais on en a au moins la légitimité intellectuelle puisqu’on est passé par le doute.
Le procès d’intention peut faire insulter un auteur considéré comme nazi sans se préoccuper du texte lui-même (qui ne sera jamais honnêtement lu) : lire de la poésie écrite par Robert Brasillach est aujourd’hui devenu un acte de provocation. Ce ne plus être dans la critique littéraire mais le jugement humain. Celui qui lit du Brasillach est suspect, celui qui aime sa poésie est devenu carrément un criminel. Est-ce qu’un bon travail artistique ne l’est plus si le jugement personnel sur l’auteur change ? Peut-être que tous les artistes, intellectuels et scientifiques que vous respectez ont eu un passé de nazi ou ont des propos que des nazis auraient pu tenir. Cette remise en question des vies entières des gens est devenue une grande modeLes jugements rétrospectifs, sans la compréhension du contexte historique ou connaissance de la vie privée, conduisent à avoir une opinion sur la moralité de personnes qui n’avaient pourtant jusque là jamais posé de souci. En conséquence, on se met à refuser d’avoir un avis objectif sur leurs compétences professionnelles et techniques car on a peur de devenir ou sembler trop conciliant avec la moralité de la personne. Pour les fanatiques idéologiques, ne pas être contre et être pour est la même chose. A cause de cette pression morale, on doit se défendre à coups de malhonnêteté intellectuelle, défendre une thèse pré-établie, pour que l’interprétation d’un texte soit supportable pour l’auditoire. En France, c’est ce qu’on appelle la bien-pensancec’est une opinion à apprendre, une pensée orientée. Pas une réflexion libre.
Toutefois, il n’existe pas que des procès d’intention qui sanctionnent. Il y en a des flatteurs : dans le cadre, par exemple,  de la surestimation intellectuelle d’un auteur. Un étudiant peut aller très loin dans l’analyse personnelle d’un texte. Son interprétation peut paraître délirante. S’il est dans le vrai, il a tout compris à l’auteur. S’il se trompe, il devient un nouveau créateur de sens. Mais, à moins d’avoir l’avis de l’auteur, on ne peut pas savoir. Si on veut rester humble et mesuré, une interprétation n’est rien d’autre qu’une nouvelle création, en réaction à un stimulus intellectuel.

En analysant ma propre phrase, anodine et sans la moindre profondeur intentionnelle, j’ai pensé aux monochromes et aux tableaux contemporains réalisés à base d’excréments. Est-ce que les vrais génies ne sont pas ceux qui regardent du caca et y voient du sens sans même connaître l’intention de celui qui a déféqué sur sa toile ? Est-ce que les vrais créateurs ne sont pas ceux qui sont capables d’écrire des articles entiers inspirés par un carré rouge qui a été peut-être peint en deux minutes avec un rouleau de peintre en bâtiment ? Vouloir étudier les intentions de l’auteur, est-ce que ce ne serait pas se leurrer en présupposant qu’il en avait vraiment ? Est-il plus important de trouver la vérité d’un texte ou d’une œuvre d’art, ou bien d’en tirer des bienfaits intellectuels et spirituels, quelle qu’en soit l’issue ? Faut-il avoir raison dans sa compréhension ou être heureux de son interprétation ? N’est-il pas plus utile de faire de l’art que de le juger ?