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Paranorateurs – Le procès d’intention par Caroline Fourest

La peur forge une position de victime chez l’individu qui va vouloir se prémunir d’agressions. L’agression présuppose une menace dont les ambassadeurs sont des ennemis à identifier. Ainsi, pour anticiper une menace et déterminer de qui vient cette menace, un regard analytique va réaliser des procès d’intention. Par exemple,  l’homme qui n’adhère pas aux idées féministes est perçu comme un machiste, cautionnant par son silence une situation dénoncée par les féministes. Est-ce juste, pertinent ?

L’impartialité est une position plus floue qu’un engagement partial pour une cause. Par exemple, défendre un droit d’expression absolu implique que l’on accorde ce droit également à des militants du Front National. Vouloir protéger le droit d’expression pour tous pose un problème à certains humanistes qui diabolisent les fascistes. L’humanisme antifasciste hiérarchise et divise l’humanité, comme toutes les idéologies, car toute idéologie présuppose un ennemi. Dans ce paradigme pseudo-philosophique réducteur, celui qui ne défend pas une cause appartient forcément à l’opposition. L’impartialité n’étant pas concevable au travers du spectre idéologique, la seule raison de ne pas défendre une cause, c’est d’y être opposé.
Dans une conception manichéenne du monde, l’inexistence de preuve d’appartenance à un camp idéologique est interprétée comme une preuve d’appartenance à l’idéologie contraire. Pourtant, si on ne participait pas à une manifestation en faveur du Mariage pour Tous, cela ne voulait pas dire que l’on était contre. D’un autre côté, il est également logique de ne pas participer à une manifestation défendant cette cause si on y était opposé. On ne peut donc pas savoir ce que les gens pensent s’ils ne s’expriment pas.

Un dogme est un principe fondamental qui définit l’identité d’un mouvement politique, religieux ou philosophique. Adhérer à une religion présuppose de ne pas remettre en question les fondements de cette religion, sinon il y a blasphème. Ceux qui considèrent la religion au travers d’une autre grille de lecture, par exemple une position athée, auront la possibilité philosophique de questionner les fondements de la religion, pour remettre en question la légitimité d’une autorité religieuse qui non seulement ne défendrait pas leur idéologie politique ou philosophique, mais pourrait donc, au nom du manichéisme, en être un ennemi : les défenseurs de la laïcité voient en la religion un ennemi, et inversement.
Le juge d’un procès d’intention, soumis à un dogme, est partial. L’idéologie partiale (pléonasme) est la loi qui juge un point de vue. Le procès d’intention repose sur l’extrapolation de ce qu’un individu pense et donc pourrait faire. S’il refuse de manière universelle le recours à la violence, peut-être veut-il s’accaparer ce droit pour dominer les autres à qui sa morale aura interdit l’usage de la même violence. Le procès d’intention n’est pas un procès d’action : l’agression n’a pas été commise. Le procès d’intention considère que le cheminement intellectuel aboutissant à une action peut être retracé, donc que des pensées peuvent annoncer des actions : on pourrait donc prévoir l’agression. Or, des pensées non-exprimées ne peuvent pas être connue, et une pensée exprimée peut être maladroitement énoncée ou mal comprise. Dans le procès d’intention, il n’y a aucun quiproquo dans la communication : il n’y a pas de communication.
Le juge d’un procès d’intention est le garant idéologique d’un dogme qu’il ne peut que protéger puisqu’il y est soumis. Pour celui qui adhère à une idéologie, rien ne peut remettre en cause son dogme car il définit son idéologie. L’idéologie façonne le point de vue de l’individu, lui constitue une grille de lecture, un outil de compréhension du monde. Remettre en question cet outil, c’est remettre en question ses propres pensées. Au nom de la protection du dogme, l’individu est conciliant avec tous les orateurs de son camp idéologique, même si c’est un sophiste qui utilise un raisonnement fallacieux dans le but de grossir les rangs de leur mouvement de pensée. Si le militant idéologique active son sens critique, il peut être en désaccord avec la forme d’un discours d’un piètre orateur défendant pourtant une cause commune, avec le même fond.

Refuser la validité rhétorique de la position victimaire de Caroline Fourest dans un débat d’idées, quand elle déclare avoir été « passée à tabac », ce n’est pas être le défenseur de ses agresseurs si on est contre toute forme de violence, quelles qu’en soient la motivation et les acteurs (les victimes et les agresseurs). C’est ici juste un questionnement de la valeur argumentative que semble impliquer la position de victime. Dans un débat, cette position peut être instrumentalisée comme argument d’autorité, pas argument intellectuel : la symbolisation d’un combat idéologique personnifié en une victime, c’est un martyr. A partir de ce moment-là, le débat intellectuel est faussé par de l’émotion.
Une critique de forme relève d’une déontologie intellectuelle impartiale idéologiquement, pas une déontologie idéologique. Son procès d’intention la fait traiter Béatrice Bourges de « négationniste » et de « folle-à-lier », la jugeant « monstrueuse » de son point de vue. La violence des insultes est à la mesure de sa panne argumentaire. Elle est en effet désarmée car aucune preuve irréfutable de son agression n’existe. Caroline Fourest utilisera donc un procès d’intention, suggérant peut-être que Béatrice Bourges a une filiation idéologique avec les Nazis, par l’utilisation de mots connotés qui ont une résonance culturelle particulière, dans le but de décrédibiliser la parole de son interlocutrice. Mais, même si on était dans un débat, et que le but est de décrédibiliser la parole de l’autre, on ne peut pas être sûr que l’usage de ces allusions étaient exactement l’intention de Caroline Fourest, donc cela doit rester une supposition prudente pour ne pas être un procès d’intention. Par ailleurs, il est tout à fait possible d’attribuer à Béatrice Bourges une intention de décrédibiliser la parole de Caroline Fourest, puisque toutes les deux étaient invitées sur ce plateau de télévision pour opposer deux idéologies, deux camps politiques qui se faisaient « la guerre ». Mais voir un procès d’intention dans la démarche de Béatrice Bourges peut devenir, une nouvelle fois, un autre procès d’intention.

Si on refuse de gagner un débat par une manipulation rhétorique qui nous semble malhonnête selon ses principes, on est prêt à démystifier les mécanismes intellectuels d’un allié idéologique. Cela peut également faire partie d’une manœuvre d’un camp idéologique, purgeant ainsi les orateurs les plus fragiles, que l’on peut facilement prendre en défaut dans un débat : une cause mal défendue est une cause sabotée qui donne l’impression de valider le bien-fondé de la thèse opposée, sans que l’opposition n’ait eu à faire quoi que ce soit. Que l’on dénonce un orateur de son camp ou que l’on soit un mauvais orateur desservant son propre camp, on est alors considéré comme un traître passé de “l’autre côté”, devenu un agent du Mal, donc un virus à éliminer.
Voilà pourquoi ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont peut-être présupposer que cet article est à charge contre Caroline Fourest, alors que je ne l’ai prise que comme exemple pour expliquer le procès d’intention, exemple choisi un peu par hasard puisqu’il était le plus récent dont je me souvenais. Ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont peut-être présupposer que je voulais décrédibiliser sa parole en m’attaquant à ses méthodes, alors que seule la forme m’intéressait, pas le fond. Ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont présupposer que mon but était de servir la cause contre laquelle elle se bat, cause à laquelle j’aurais prêté allégeance.
Si vous pensez ainsi, vous êtes la meilleure des illustrations pour cet article qui parle du procès d’intention.

Le procès d’intention est le fantasme de l’issue violente d’une confrontation d’idées, alors que les idées de l’interlocuteur ne sont pas connues clairement. Une fois jugé, le coupable se trouve alors lésé philosophiquement et peut, en réaction à la menace d’être diabolisé, ressentir de la peur, forgeant ainsi une position de victime qui va vouloir se prémunir d’une agression, d’un agresseur se référant à une lecture idéologique du monde. Le condamné va donc se mettre en opposition à l’idéologie qui l’a jugé. En conséquence, le procès d’intention se justifie rétrospectivement car il a bel et ben condamné un opposant idéologique. Cet opposant idéologique n’avait pourtant pas de positionnement idéologique, ni pour ni contre, avant le procès d’intention. Le procès d’intention a donc un pouvoir auto-réalisateur : on fabrique et entretient ce qu’on craint.

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Mariage pour tous – Catholiques contre homosexuels ?

Depuis plusieurs mois, la France est divisée au sujet du projet de loi qui permet aux homosexuels de se marier entre eux. La vive émotion qui s’est emparée du débat vient de la surprise et incompréhension des pro- qui n’avaient pas anticipé une telle mobilisation des anti-. En effet, ce mariage pour tous est présenté comme le moyen d’offrir aux homosexuels une égalité reconnue légalement. En des termes vulgarisés qu’emploient beaucoup de pro-, accorder le mariage aux homosexuels revient à leur accorder le droit de s’aimer publiquement, sans se cacher. Qui peut oser s’opposer à l’amour et à sa célébration? Dans les comédies romantiques et dessins animés de Disney, le présupposé est évident: la plus grande consécration et preuve d’un amour réciproque, c’est le mariage. Vouloir empêcher le mariage entre deux personnes, ce serait donc vouloir empêcher leur amour.

C’est une vision très romantique de l’institution du mariage qui, jadis, relevait de la religion. C’est d’ailleurs ce qui chiffonne les catholiques, pratiquants ou pas, qui y voient toujours un sacrement religieux. Hélas pour eux, le mariage civil a emprunté à la religion le mot et son concept d’union entre un homme et une femme. Manifestement le temps n’a pas réussi à effacer la connotation religieuse du terme. Aujourd’hui, le mariage n’est plus une histoire de religion mais relève du Droit français. C’est ce qu’on peut appeler l’héritage catholique de l’Histoire de France. Toutefois, le catholicisme n’appartient pas au passé, il y a toujours des catholiques en France: entre une personne sur deux et deux personnes sur trois (selon un sondage IFOP de 2009). Mais il doit faire un peu de place à l’Islam et au Judaïsme.
Le catholicisme a commencé à s’installer en France au IIème siècle et a donc quelques longueurs d’avance historiques sur les autres religions. Par chance (ironie), la position des papes au sujet du préservatif ainsi que les différentes affaires de pédophilie dans l’Eglise catholique ont fait leur travail de désacralisation de cette religion. En parallèle, la loi Gayssot du 13 juillet 1990 condamne non seulement les actes mais également les propos racistes, assimilés à de l’incitation à la violence. Cette loi punit le racisme, l’antisémitisme et toute forme de xénophobie. Par discrimination linguistique, cette loi ne s’assurait donc pas de la protection des catholiques blancs. Rien de choquant a priori: étant majoritaires en France, il était peu probable que les catholiques subissent la majorité des agressions. Mais on peut aller plus loin encore. La xénophobie, c’est la haine de l’étranger. On peut, au passage, regretter ici la mauvaise utilisation du suffixe -phobie, qui vient du grec « phobos », « la peur». Il est vrai que la haine trouve bien souvent ses racines dans la peur de l’inconnu. On a moins peur de quelque chose qu’on connaît. Dans le mot « xénophobie », la peur et la haine se confondent. Amusons-nous: il est donc illégal d’avoir peur. La peur est illégale. La France punit donc une émotion. C’est assez absurde, je vous le concède, mais c’est ce que le mot signifie vraiment. La linguistique est une arme terrible et c’est l’instrument le plus sournois que l’on peut utiliser au service d’une idéologie politique, religieuse ou autre. Fin de la digression.
La xénophobie est punie par la loi. En grec, « xenos » signifie « étranger ». La xénophobie ne concerne que l’étranger. Le Français n’est donc pas couvert par ce terme. Le Français catholique blanc devenait donc, par discrimination, le destinataire de cette loi, donc l’unique agresseur logique des minorités religieuses et ethniques. C’est peut-être cette lecture-là qui a semé le trouble dans l’identité nationale de la France, identité nationale devenue un sujet tabou car on en a totalement perdu le contrôle, à force de contradictions motivées pourtant par un désir de justice et de paix. La juste mesure est difficile à trouver en politique et les discours victimaires s’appuyant sur la loi ont vite fait de transformer un David oppressé en un Goliath qui fait des procès et les gagne. Le blanc catholique, qui est trop Français pour invoquer historiquement une quelconque oppression dont il aurait été un jour victime dans son propre pays (oppression qui aurait pu faire naître une loi de protection), se trouve donc dans une position délicate quand il est attaqué sur sa couleur de peau ou sa religion dans le pays de ses racines ancestrale: il est majoritaire en France, en conséquence il semble tout à fait normal de compenser cette supériorité quantitative et présence historique en prenant sur lui, afin d’accepter les revendications égalitaires des minorités complexées qui peinent à se trouver une place en société, encore plus en période de crise économique, tout en étant bien souvent tourmentées par un déracinement qui est une véritable épreuve existentielle, qui que l’on soit, où que l’on aille vivre, d’où que l’on vienne.

C’est dans cette logique de protection des minorités que l’on se retrouve, en 2013. Il est évidemment difficile de savoir quelle est la proportion exacte d’homosexuels qui revendiquaient le mariage avant cette agitation « populaire ». Aujourd’hui, ce n’est plus la question. Le mariage est devenu
l’instrument égalitaire de cette communauté. L’homosexuel qui n’avait pas de projet de mariage particulier, mais qui se sent discriminé (ou discriminable) en raison de son orientation sexuelle, peut ainsi saisir l’opportunité qui s’offre à lui de défendre sa communauté contre des agressions homophobes. Par empathie, l’hétérosexuel qui n’est pas nombriliste défendra également le droit au mariage pour les homosexuels. Le mariage accordé aux homosexuels normalisera leurs unions et on ne discrimine pas ce qui est normal, seulement ce qui est différent. On oublierait presque de se poser la question de ce qu’est une normalisation.

On peut remettre en question l’utilisation du mariage comme méthode de normalisation d’une communauté qui se distingue par son orientation sexuelle. L’orientation sexuelle signifie la préférence d’un sexe pour avoir des relations sexuelles. Il n’est nullement question de sentiments dans ces termes, mais, a priori, sexualité et sentiments sont reliés. Il ne s’agit pas que d’un chipotage sur des détails. Il s’agit de mots dont les signifiés, les représentations mentales, servent à construire notre conception du monde d’où découlent notre sens logique, notre morale, nos principes. La différence entre des hétérosexuels et des homosexuels réside dans le sexe de leurs partenaires sexuels respectifs. Le suffixe -sexuel est déjà assez évocateur quant à la nature de la différenciation entre les deux groupes d’individus. Cela est de la simple théorie sur laquelle je crois qu’il est possible d’être tous d’accord. En pratique, la différence est que, dans le cadre d’un rapport sexuel, un couple homosexuel est stérile. Un couple hétérosexuel peut être stérile également, mais seulement en cas de défaillance des organes reproducteurs. Un couple homosexuel, lui, est toujours stérile, car les organes reproducteurs identiques ne peuvent pas aboutir à de la procréation car l’être humain n’est pas hermaphrodite. Une opération de changement de sexe pourrait à la rigueur être le seul cas se rapprochant de l’hermaphrodisme puisqu’un transsexuel est un individu qui a changé de sexe. Toutefois, le processus de transformation n’est pas biologique mais chirurgical (le phénomène n’est pas spontané, il y a intervention extérieure).
Le modèle parental simple qu’offre la nature, c’est un père et une mère, un modèle biologique à deux individus. Or, pour qu’un couple homosexuel devienne des parents, il y aura nécessairement intervention d’une troisième personne: une femme qui aura porté l’enfant d’un couple d’hommes, ou un homme qui aura donné son sperme à un couple de femmes (l’une ou l’autre, ou les deux). Cette idée de trio va à l’encontre des principes ancestraux du mariage « simple » entre deux individus. De par le principe de laïcité, les catholiques n’ont plus la légitimité d’émettre un avis sur le mariage civil. C’est pour cette raison que l’avis des catholiques concernant le mariage homosexuel est systématiquement rejeté, car on attribue leur position politique à l’expression d’un dogme religieux. Les défenseurs du mariage pour tous mettent un point d’honneur à mentionner la séparation entre l’Eglise et l’Etat. La communauté catholique, qui assimile ce bâillon rhétorique à un procès d’intention, se sent frustrée par l’impossible débat de fond. L’absence totale de communication de qualité conduit fatalement à des actions violentes menées par les individus les plus extrêmes.
Les pro- ne revendiquent que le mariage en tant qu’union d’amour. Il n’est pas réellement question de parentalité. Ce n’est pas ce qui est revendiqué en premier. Or, le mariage a été créé pour encadrer socialement et légalement le développement d’une famille. Les gens qui défendent le mariage pour les homosexuels se retrouvent donc encombrés par un ensemble de mesures légales, inhérentes au mariage, qui n’ont concerné jusqu’à aujourd’hui que des modèles de couples mixtes capables d’avoir un enfant de manière autonome. C’est pourquoi, si l’on veut appliquer de manière équitable le mariage pour les homosexuels et les hétérosexuels, il va falloir modifier quelque chose quelque part. On peut modifier le Code Civil et enlever toute mention de parentalité, et donc extraire du mariage sa consistance éthique originelle, puérocentrée (du latin « puer », « enfant »). Cette solution ne résisterait peut-être pas longtemps dans un débat, personne ne voudrait remettre ça en question sérieusement. Afin de rendre égaux hétérosexuels et homosexuels, via le prisme du mariage, il va donc falloir considérer la possibilité de laisser libre aux homosexuels d’avoir un enfant, afin de jouir pleinement de tous les droits du mariage. On peut alors s’amuser à extrapoler une évolution dans la démarche égalitaire de conquête d’une normalité.
Le mariage homosexuel est un instrument égalitaire. Le mariage d’amour entre homosexuels sera un acte politique qui aura pour but d’éduquer le citoyen français en lui faisant assimiler qu’être homosexuel n’est pas marginal puisque ce n’est pas un critère qui empêche l’union de deux personnes de même sexe devant la loi. Si les homosexuels ne se marient pas, l’instrument égalitaire ne sera pas utilisé et le combat qui aura été mené pour rendre ce mariage possible pour les homosexuels ne sera pas honoré. Une fois mariés, les couples homosexuels se distingueront des couples hétérosexuels en n’ayant pas d’enfants. Or, l’institution du mariage prévoit l’arrivée d’un enfant. Il y aura donc une différence entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel, puisque le premier se distinguera du second par son incapacité à avoir un enfant de manière autonome. Il y aura discrimination de nature biologique. Seule l’arrivée d’un enfant au sein du couple homosexuel pourrait véritablement permettre de rivaliser avec un couple hétérosexuel marié qui, lui, aurait eu un enfant biologique. Les couples mixtes et les couples homosexuels ne sont pas égaux devant la biologie. Ce n’est donc pas une démarche égalitaire de conquête d’une normalité via le mariage qui arrivera à venir à bout de différences. Aucune normalisation ne pourra donc rigoureusement donner aux homosexuels et aux hétérosexuels la même existence légale et sociale. Je n’aborderai pas la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui car ces sujets ne sont pas à l’ordre du jour, et donc en discuter relèverait plus d’une prospective sociologique que d’un débat d’actualité. J’en parlerai certainement plus tard.
Ce débat sur le mariage en France se déroule dans un paradigme à l’intérieur duquel il est normal de se marier quand on est en couple. Un couple qui se marie est un couple qui a priori est plus solide qu’un couple qui ne s’est pas marié, même s’il est vrai qu’un divorce peut mettre un terme à tous les mariages. La lourdeur administrative d’un divorce, souvent difficile à gérer matériellement et émotionnellement, a en effet de quoi dissuader les couples qui ne sont pas certains de réussir à rester ensemble. La réciproque est donc qu’un couple qui se marie est certain qu’il n’aura pas à utiliser le divorce car il pense qu’il ne se séparera pas. Le mariage ayant été mis au point pour encadrer l’arrivée d’un enfant, le second présupposé est que cette vision normalisatrice du mariage implique qu’avoir un enfant relève également d’une normalité. Les allocations familiales accordées par l’Etat peuvent confirmer cette interprétation.
Deux positions peuvent être adoptées quand on considère une norme. On peut adhérer à cette norme ou la rejeter. Si le mariage est une norme en France, quel serait alors le sens d’un combat pour l’instauration d’un mariage ouvert aux homosexuels? Prendre position pour que des individus rejoignent une norme revient à présupposer la légitimité de cette norme, puisqu’on la défend en la servant, en la nourrissant, en la définissant. Une norme est un modèle. Les hétérosexuels et homosexuels ayant accès au mariage, les deux catégories représenteraient cette norme et les individus hétéro- et homosexuels seraient donc considérés comme égaux. Être égalitaire, c’est vouloir l’égalité entre les gens, le refus d’évoquer une différence. Cela touche à la nature propre des individus. En réalité, tout le monde veut se battre pour une équité entre les gens, une égalité de traitements pour tous, peu importent les différences car il y a des différences. Le mot « équité » n’a pas été retenu. Le mot « égalité » est celui qui est utilisé. Or, un hétérosexuel et un homosexuel ne sont pas égaux biologiquement. On pourra toujours y « remédier », contourner la loi naturelle par des moyens scientifiques, comme par exemple la PMA ou GPA que je n’aborderai pas aujourd’hui.
La couleur de peau constitue également une différence qui est difficilement énonçable à voix haute. On préférera utiliser la périphrase « de couleur », sans vouloir la nommer, la couleur. Les plus téméraires oseront « noir de peau ». Ceux qui n’utiliseront que le terme « noir », pour désigner quelqu’un qui a la peau très foncée, éveilleront systématiquement des soupçons de racisme. Les mots contiennent de la violence, des connotations taboues qui peuvent détruire leur énonciateur. Et pourtant c’est par les mots que l’on peut décrire le monde que l’on voit et comprendre le monde vu et décrit par les autres. « Les Noirs » prend avec une majuscule alors que « les vieux » ou « les chauves » ou « les homosexuels » n’en prennent pas. Qu’est-ce que ce détail de pure linguistique signifie? En France, on ne parle pas des différences entre des communautés. Il y a trop de douleur. Ou trop de peur d’en parler. La Loi Gayssot a été très efficace, peut-être trop, dans la mesure où, en convainquant de ne plus exprimer des idées, cette loi a stigmatisé de simples mots qui n’étaient pourtant pas des insultes, qui ne portaient pas intrinsèquement de valeur idéologique. Le résultat en 2013 est qu’on a l’impression que seuls les antisémites parlent des Juifs ou que le patriotisme est une abomination des partis d’extrême droite. Les définitions du dictionnaire ne sont plus suivies, elles ont été dépassées par les tensions sociales. On ne peut plus aborder certains sujets, devenus tabous, que par l’intermédiaire de perspectives qui excusent d’elles-mêmes la mention des communautés, comme la discrimination positive ou la lutte contre les discriminations « non-positives ». Il y a une contradiction: on refuse les différenciations, les dissociations, et pourtant on catégorise les agressions selon l’identité communautaire des victimes: actes antisémites, actes racistes, actes sexistes, actes homophobes. Ces termes, clairement connotés péjorativement, ont de regrettable qu’ils sont l’expression de théories qui considèrent des individus comme inégaux en leur accordant un traitement particulier qui peut être agression ou protection. D’une certaine façon, tout le monde fait des discriminations: les racistes et autres discriminateurs diabolisent, les anti-racistes et autres anti-discriminateurs infantilisent. On ne peut pas refuser les discriminations de groupes de gens discriminés en raison de leur appartenance à une communauté et défendre de manière discriminatoire (positivement) ces mêmes communautés. On en oublierait presque le dénominateur commun: tous sont des êtres humains.
A force de n’identifier des individus qu’à leur statut de victimes qu’il faut protéger, ceux-ci se voient confortés dans cette position d’opprimés, justifiée par le discours ambiant qui ne cesse de dissocier leur destin de celui des autres communautés. Finalement, en défendant de manière particulière les communautés musulmane, juive ou homosexuelle, on justifie leur sentiment d’insécurité particulière. Les individus qui se sentent en danger ont le réflexe de se replier dans leur communauté. Il est alors difficile d’attendre de leur part la défense d’un idéal universaliste qui dépasserait leur propre communauté. Ils se concentrent sur leur propre cause. De ces sentiments de persécution naissent des idéologies spécifiques défendues par des groupes s’opposant à d’autres groupes, tous aussi inquiets à propos de leur protections respectives dans la société. La lutte des classes a passé le flambeau à la lutte communautaire.

La communauté catholique prétend se trouver bien seule, sans la loi et sans l’opinion publique pour la défendre, alors que, d’après des sondages, elle recouvrirait pas loin des deux tiers de la population française. Qu’en est-il exactement? Est-ce que les soixante-cinq millions de Français sont vraiment représentés à l’Assemblée Nationale, dans les médias, là où la liberté d’expression s’exécute? Là où « ce qu’il reste » de la liberté d’expression s’exécute, si l’on adopte le point de vue de ceux qui dénoncent une censure. Le 31 décembre 2004, deux amendements à la Loi Gayssot ont ajouté les propos homophobes (« discrimination à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur orientation sexuelle ») à la liste des opinions qui n’en sont plus, puisqu’elles représentent un délit désormais. Il devient alors périlleux d’argumenter contre la loi du mariage pour tous. La communauté homosexuelle considère cette loi du mariage pour tous comme une loi anti-discrimination qui leur servira de nouveau principe au-delà duquel il n’y a de facto plus besoin de réfléchir pour défendre leur cause, puisqu’une loi est un principe, un principe est une limite au débat, et une loi fait autorité.