Russell détourné – L’autosuffisance de la citation d’un philosophe

Les réseaux sociaux sont propices aux expressions d’opinions et affirmations de positions. Entre deux débats, il n’est pas rare de voir nos amis débatteurs ponctuer leurs trêves de citations censées soutenir leur cause. Certaines de ces citations mettent en cause directement et nommément un individu, une communauté, un groupe de personnes, un courant de pensée symbolisant un problème. Une de ces citations a retenu mon attention : « L’ennui en ce monde c’est que les imbéciles sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes. »
Cette citation de Bertrand Russell est fréquemment utilisée. Et pourtant elle dynamite systématiquement tous ceux qui l’utilisent.

En parlant des gens sûrs d’eux, Bertrand Russell fait allusion à ceux qui ne se remettent pas en question. Russell, en bon philosophe-mathématicien logiciste, se devait de tester méticuleusement chacune de ses théories, de peser avec application chacun de ses propos. Il était en perpétuelle remise en question. Les démarches philosophique et scientifique ont en commun d’analyser une situation en contexte pour proposer des règles afin de comprendre un mécanisme. Russell était un chercheur qui avait pour but de constituer les meilleurs modèles possibles avec le meilleur sens critique possible. A la lumière d’une autre citation de Russell, sa perspective ne fait plus… aucun doute : « Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun Homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? »

Russell, par cette citation, a donc exprimé sa démarche d’humilité quant à son aventure dans le monde des idées. Il aurait été mal venu qu’il fût fermé et figé dans dans ses certitudes en prononçant de tels mots. En conséquence, ce serait être bien mal inspiré que d’utiliser cette citation pour dénoncer un adversaire qui serait identifié alors comme dogmatique, fermé et figé dans des certitudes, puisque cet adversaire pourrait alors reprendre cette citation à son propre compte, et accuser son interlocuteur d’être lui-même fermé et figé dans sa certitude que l’autre est fermé et figé dans des certitudes.

Avec cette citation, on se prive de l’habilitation à formuler les moindres certitudes, des affirmations sans nuances, sous peine de se les voir reprocher par un contradicteur au nom de sa propre citation. Invoquer cette citation, c’est présupposer que l’on n’a pas de certitudes, tout en désignant et dénonçant avec aplomb (« imbéciles »), donc certitude, ceux qui en ont. On ne pourrait se sortir du champ d’application de cette citation qu’en précisant que, finalement, il vaut mieux avoir des certitudes justes que des certitudes fausses. Le premier individu aura en effet dégainé cette citation car il pense avoir une meilleure certitude que son partenaire rhétorique. Mais cette conclusion autocomplaisante peut très bien se passer d’examen critique de sa propre autoévaluation.

Citer ces mots de Russell pose un problème si l’on estime que celui qui utilise cet argument d’autorité, une phrase de philosophe, n’a pas effectué le même travail de sens critique que Russell lui-même. Utiliser cette citation présuppose, en effet, que l’on a effectué un travail de sens critique suffisant, et que l’on peut désormais se permettre de juger ceux qui ont des certitudes et qui méritent d’être traités d’ « imbéciles ». Au nom de cette citation, chacun pourra décréter que l’autre est un imbécile, c’est-à-dire que l’autre doit se remettre en question, ce qui est de l’ad hominem rendant sourd à tout propos de fond. Si l’on valide soi-même le postulat que c’est l’autre qui doit se remettre en question, on ne peut en effet plus entendre son propos, que l’on a jugé et condamné sans estimer devoir soi-même se remettre en question.

Ce que l’on pourrait regretter dans la citation de Russell, c’est la faiblesse qu’il a eue d’utiliser un jugement de valeur grossièrement subjectif avec le terme « imbéciles » (« stupid », dans la version originale*), attirant aujourd’hui l’attention d’éventuels imbéciles (des personnes fermées et suffisantes) qui reprendraient la citation du malheureux Russell, qui parlaient d’eux, afin de dénoncer ceux qu’ils sont eux-mêmes : fermés et suffisants. Condamner chez autrui ce que l’on est soi-même fait partie des facéties de l’homo sapiens sapiens : par un phénomène de projection, troublé par ses sens, on peut attribuer sans discernement à autrui une façon de penser que l’on conçoit sans mal puisqu’il s’agit en réalité de la sienne.

Cette citation contraint obligatoirement au démantèlement de ses propres certitudes sous peine de se faire traiter d’individu dogmatique. Demander à quelqu’un de faire preuve de sens critique est une requête désespérée vaine. Le dogme, le sien ou celui d’autrui, est la limite du sens critique. Le sens critique ne peut donc pas être exigé de l’autre, sinon ce serait un dogme-contre-dogme synonyme de combat et non débat. Le sens critique ne peut qu’être travaillé personnellement comme une exigence intime, un travail sur l’indépendance de sa propre pensée. Sans sens critique, l’humain oublie ou ignore que sa supposition est une hypothèse, il la transforme alors en illusion propice à l’adhésion à un paradigme dogmatique construit et renforcé par une dualité formée par la définition d’ennemis sur-mesure, forcément des imbéciles. La pensée duelle, à l’arrière-goût de manichéisme, est un train de naïveté accroché à des rails dogmatique. Pour faire preuve de sens critique, il faut (re)devenir un modeste piéton lent. Un piéton lent et malmené par des ferraris rutilantes et autres porsches prétentieuses – les egos – qui foncent droit dans des murs ou des ravins. Avoir raison est-il si important après tout ?

* The trouble with the world is that the stupid are cocksure and the intelligent are full of doubt.

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