Deuxième Lune – La guerre, industrie de mort

Au chapitre 12 du roman que j’écris, le personnage principal réfléchit à la mort et son industrialisation sous forme de guerre.

“Le corps humain était donc une machine bien fragile, pour qu’il puisse se casser de tant de façons possibles. On peut mourir si on heurte un camion en ville. On peut aussi mourir si on tombe maladroitement d’une échelle en plein bricolage. On peut mourir si on se fait poignarder par un brigand nerveux, un amant psychotique. Un simple coup peut suffire, un petit coup, s’il est porté au bon endroit. Ou au mauvais, selon le point de vue. On peut mourir pendant son sommeil, asphyxié au monoxyde de carbone inodore, si on n’a pas un animal domestique pour nous avertir du danger. On peut mourir empoisonné par des aliments bon marché, produits de manière insalubre à échelle industrielle. D’ailleurs Pierre avait la conviction que plus aucun aliment n’était sain, mais il fallait bien manger, donc il préférait être dans le déni de cette conviction plutôt que de céder à une paranoïa qu’il n’aurait pas la force d’assumer par des actes. Il avait eu trop de soucis personnels pour avoir la force d’être révolutionnaire. On peut mourir dans une guerre, industrielle elle aussi, voulue par une minorité de bureaucrates qui envoient à la mort des soldats entraînés pour assassiner les ennemis avant que ce ne soit eux qui les assassinent. On peut mourir à cause de sa propre imprudence, du hasard, de l’incompétence des uns, de la malveillance des autres. Les gens, la géographie, les événements, les convergences de facteurs de natures diverses nous dépassent, sont plus fortes que nous et trop imprévisibles pour qu’il soit raisonnable de vouloir éviter de mourir un jour. La mort est le crime le mieux organisé du monde. Elle peut frapper à chaque instant, peut sortir de la main de n’importe qui, sans même qu’on s’en soit rendu compte. (…)

La vie étant un combustible, le plus complexe qui soit, son utilisation optimale aboutissait à la mort, immanquablement. Chaque individu n’a le droit qu’à une seule vie, et pourtant il arrive très souvent qu’il en perde sa propre souveraineté. La perte de souveraineté sur son corps est généralement précédée par la perte de souveraineté sur ses propres idées. Les deux ne faisaient qu’un, la personne. Mais il était plus efficace de vouloir contrôler l’esprit d’abord, pour lui indiquer ensuite une commande à exécuter par son corps. Un citoyen qui prend lui-même des initiatives servant une doctrine est plus fiable qu’un citoyen à qui l’on donne un ordre direct. Il lisait la réalité au travers d’une doctrine, sans même penser à la remettre en question puisqu’on lui avait fait oublier qu’il ne s’agissait que d’une perspective, une interface intellectuelle. Malgré les mouvements pacifistes, qui faisaient de plus en plus de bruit en dehors des médias qui les relayaient de moins en moins, l’industrie de mort militaire avait réussi à être maintenue à flots, et même plus encore, grâce à une propagande manichéenne qui ne cessait d’expliquer que la justice, c’était plus complexe que d’être simplement juste. La mort était plus qu’un risque à prendre, plus qu’un regrettable effet secondaire: la rhétorique en faisait un moyen d’arriver à ses fins.

Pierre, trop sensible car trop intelligent, était viscéralement pacifiste. C’est pourquoi il méprisait les Droits de l’Homme. Sans jamais avoir osé le dire tout haut à quiconque. Pierre pensait que ce n’était qu’un mièvre argument d’autorité, une grotesque bible moderne devant laquelle il est politiquement correct de s’agenouiller sans réfléchir, sous peine d’être traité de terroriste. La juste pensée avait été préréfléchie et synthétisée en un simple intitulé qu’il suffisait d’invoquer pour ne pas vouloir débattre. Pour ne pas avoir à débattre non plus, de toute façon. Pour lui, les Droits de l’Homme, c’était l’histoire d’un terrorisme européen, un terrorisme des bons sentiments, défendu au nom d’une empathie en réalité profondément égocentrique, car empreinte d’une culpabilité civilisationnelle qui pesait sur les consciences d’un peuple à l’échelle continentale. Cette culpabilité devait donc être purgée, au nom d’une clairvoyance éthique qui donne le droit d’utiliser tous les moyens, la violence militaire dans tous les cas, pour arriver à ses fins, la paix et la justice. La légitimité de la démarche était validée bien sûr selon les propres référents culturels de leurs élaborateurs. En conséquence, la contradiction consistait en une clairvoyance éthique qui présupposait, une fois de plus, que cet autre pays lointain ne pouvait décidément pas se gérer lui-même. Ni au niveau de ses ressources naturelles, ni politiquement. Ce Nord colonialiste avait fait tant de mal à ce Sud qui n’avait rien demandé à personne, à part peut-être, une fois ou deux, qu’on le laisse tranquille. Les Européens voulaient réparer leurs fautes. Ou celles de leurs ancêtres. Peu importe, c’était devenu la même chose. Cette culpabilité était le lourd héritage transmis de génération en génération dans les écoles, épaulées par la télévision. Les gens étaient ravis des interventions militaires, humanitaires, à travers le monde. Toutefois, même si leurs ambassadeurs guerriers réparaient les erreurs du passé en utilisant des méthodes similaires à ce qui avait causé les premiers torts, tout le peuple européen applaudissait la cause démocratique défendue courageusement à coup de bombes sur écoles et hôpitaux, sans distinction.
C’est la guerre, il y a forcément des dommages collatéraux. Il n’y a que ça, parfois. C’est un risque facile à prendre quand il engage une autre population que celle dont on fait partie. Ces frappes militaires n’avaient de chirurgical que leur habileté à épargner les ridicules philosophes va-t’en-guerre cheveux au vent qui fanfaronnaient devant les caméras de télévision ou même de cinéma, les leurs, entre les cadavres encore chauds dans des ruines encore fumantes. Ces imposteurs de la pensée, les plus connus car les plus grands, par d’indécentes courbettes, avaient réussi à faire financer des massacres par des organisations internationales à but lucratif: les Etats. Comme le disait Lao Tseu, le philosophe favori de Pierre, de la profusion naît la variabilité du concept qualitatif. Alors les méchants ennemis finiraient forcément par être annihilés, surtout s’ils se cachaient sournoisement dans des petits villages agricoles et de grandes villes industrielles. Ils étaient trop fourbes pour se cacher à proximité des bases militaires. Il ne fallait pas céder à ce chantage, cette prise en otage de la population par ces hommes monstrueux. Il fallait tout raser. La démocratie est un concept éclatant. Les corps éventrés des autochtones non-européens en témoignent.

La mort que la science ne pouvait expliquer, la politique pouvait la justifier. La mort prend plusieurs visages, celui du bourreau et celui de la victime. Elle est partout. Elle est la plus abjecte et pourtant la plus naturelle des conspirations mondiales. Elle est un plan serein qui se déroule patiemment, avec la contribution de son plus fidèle soupirant, l’Homme. L’animal tuait pour se nourrir ou pour survivre d’une manière générale. L’Homme avait le génie de pouvoir tuer pour de bien meilleures raisons, des raisons que sa conscience intellectuelle pouvait expliquer à ceux dont la conscience morale ne rendait pas sourds. Si la mort est expliquée objectivement et si on prend la peine de comprendre l’argumentaire, on ne peut qu’en accepter l’usage.
La mort nous harcèle et on préfère souvent l’ignorer plutôt que savoir que l’on va tous finir par perdre. Une hyper-conscience de sa propre mortalité nous assujettirait à des pensées extrêmes et absurdes. Pierre se souvenait du mouvement YOLO, ces néo-hippies qui mourraient prématurément chaque jour, alors qu’ils revendiquaient leur libération du conditionnement sociétal qui, selon eux, empêchait l’humain d’être libre et heureux. Dans la presse, les récits de leurs décès semblaient irréalistes, tant ils étaient caricaturaux. Ils avaient entre quinze et trente-cinq ans et avait décidé de ne plus éviter la mort, afin de se libérer de cet instinct de survie qui était une prison mentale qui les insupportait. Au nom de la liberté, ils mourraient sans se débattre. Finalement, la mort était encore plus présente dans leurs esprits que dans ceux des autres. Ils flirtaient avec elle, ils y étaient soumis.”

Deuxième Lune, chapitre 12, “Deuxième papillon”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s