Paranorateurs – Le procès d’intention par Caroline Fourest

La peur forge une position de victime chez l’individu qui va vouloir se prémunir d’agressions. L’agression présuppose une menace dont les ambassadeurs sont des ennemis à identifier. Ainsi, pour anticiper une menace et déterminer de qui vient cette menace, un regard analytique va réaliser des procès d’intention. Par exemple,  l’homme qui n’adhère pas aux idées féministes est perçu comme un machiste, cautionnant par son silence une situation dénoncée par les féministes. Est-ce juste, pertinent ?

L’impartialité est une position plus floue qu’un engagement partial pour une cause. Par exemple, défendre un droit d’expression absolu implique que l’on accorde ce droit également à des militants du Front National. Vouloir protéger le droit d’expression pour tous pose un problème à certains humanistes qui diabolisent les fascistes. L’humanisme antifasciste hiérarchise et divise l’humanité, comme toutes les idéologies, car toute idéologie présuppose un ennemi. Dans ce paradigme pseudo-philosophique réducteur, celui qui ne défend pas une cause appartient forcément à l’opposition. L’impartialité n’étant pas concevable au travers du spectre idéologique, la seule raison de ne pas défendre une cause, c’est d’y être opposé.
Dans une conception manichéenne du monde, l’inexistence de preuve d’appartenance à un camp idéologique est interprétée comme une preuve d’appartenance à l’idéologie contraire. Pourtant, si on ne participait pas à une manifestation en faveur du Mariage pour Tous, cela ne voulait pas dire que l’on était contre. D’un autre côté, il est également logique de ne pas participer à une manifestation défendant cette cause si on y était opposé. On ne peut donc pas savoir ce que les gens pensent s’ils ne s’expriment pas.

Un dogme est un principe fondamental qui définit l’identité d’un mouvement politique, religieux ou philosophique. Adhérer à une religion présuppose de ne pas remettre en question les fondements de cette religion, sinon il y a blasphème. Ceux qui considèrent la religion au travers d’une autre grille de lecture, par exemple une position athée, auront la possibilité philosophique de questionner les fondements de la religion, pour remettre en question la légitimité d’une autorité religieuse qui non seulement ne défendrait pas leur idéologie politique ou philosophique, mais pourrait donc, au nom du manichéisme, en être un ennemi : les défenseurs de la laïcité voient en la religion un ennemi, et inversement.
Le juge d’un procès d’intention, soumis à un dogme, est partial. L’idéologie partiale (pléonasme) est la loi qui juge un point de vue. Le procès d’intention repose sur l’extrapolation de ce qu’un individu pense et donc pourrait faire. S’il refuse de manière universelle le recours à la violence, peut-être veut-il s’accaparer ce droit pour dominer les autres à qui sa morale aura interdit l’usage de la même violence. Le procès d’intention n’est pas un procès d’action : l’agression n’a pas été commise. Le procès d’intention considère que le cheminement intellectuel aboutissant à une action peut être retracé, donc que des pensées peuvent annoncer des actions : on pourrait donc prévoir l’agression. Or, des pensées non-exprimées ne peuvent pas être connue, et une pensée exprimée peut être maladroitement énoncée ou mal comprise. Dans le procès d’intention, il n’y a aucun quiproquo dans la communication : il n’y a pas de communication.
Le juge d’un procès d’intention est le garant idéologique d’un dogme qu’il ne peut que protéger puisqu’il y est soumis. Pour celui qui adhère à une idéologie, rien ne peut remettre en cause son dogme car il définit son idéologie. L’idéologie façonne le point de vue de l’individu, lui constitue une grille de lecture, un outil de compréhension du monde. Remettre en question cet outil, c’est remettre en question ses propres pensées. Au nom de la protection du dogme, l’individu est conciliant avec tous les orateurs de son camp idéologique, même si c’est un sophiste qui utilise un raisonnement fallacieux dans le but de grossir les rangs de leur mouvement de pensée. Si le militant idéologique active son sens critique, il peut être en désaccord avec la forme d’un discours d’un piètre orateur défendant pourtant une cause commune, avec le même fond.

Refuser la validité rhétorique de la position victimaire de Caroline Fourest dans un débat d’idées, quand elle déclare avoir été « passée à tabac », ce n’est pas être le défenseur de ses agresseurs si on est contre toute forme de violence, quelles qu’en soient la motivation et les acteurs (les victimes et les agresseurs). C’est ici juste un questionnement de la valeur argumentative que semble impliquer la position de victime. Dans un débat, cette position peut être instrumentalisée comme argument d’autorité, pas argument intellectuel : la symbolisation d’un combat idéologique personnifié en une victime, c’est un martyr. A partir de ce moment-là, le débat intellectuel est faussé par de l’émotion.
Une critique de forme relève d’une déontologie intellectuelle impartiale idéologiquement, pas une déontologie idéologique. Son procès d’intention la fait traiter Béatrice Bourges de « négationniste » et de « folle-à-lier », la jugeant « monstrueuse » de son point de vue. La violence des insultes est à la mesure de sa panne argumentaire. Elle est en effet désarmée car aucune preuve irréfutable de son agression n’existe. Caroline Fourest utilisera donc un procès d’intention, suggérant peut-être que Béatrice Bourges a une filiation idéologique avec les Nazis, par l’utilisation de mots connotés qui ont une résonance culturelle particulière, dans le but de décrédibiliser la parole de son interlocutrice. Mais, même si on était dans un débat, et que le but est de décrédibiliser la parole de l’autre, on ne peut pas être sûr que l’usage de ces allusions étaient exactement l’intention de Caroline Fourest, donc cela doit rester une supposition prudente pour ne pas être un procès d’intention. Par ailleurs, il est tout à fait possible d’attribuer à Béatrice Bourges une intention de décrédibiliser la parole de Caroline Fourest, puisque toutes les deux étaient invitées sur ce plateau de télévision pour opposer deux idéologies, deux camps politiques qui se faisaient « la guerre ». Mais voir un procès d’intention dans la démarche de Béatrice Bourges peut devenir, une nouvelle fois, un autre procès d’intention.

Si on refuse de gagner un débat par une manipulation rhétorique qui nous semble malhonnête selon ses principes, on est prêt à démystifier les mécanismes intellectuels d’un allié idéologique. Cela peut également faire partie d’une manœuvre d’un camp idéologique, purgeant ainsi les orateurs les plus fragiles, que l’on peut facilement prendre en défaut dans un débat : une cause mal défendue est une cause sabotée qui donne l’impression de valider le bien-fondé de la thèse opposée, sans que l’opposition n’ait eu à faire quoi que ce soit. Que l’on dénonce un orateur de son camp ou que l’on soit un mauvais orateur desservant son propre camp, on est alors considéré comme un traître passé de “l’autre côté”, devenu un agent du Mal, donc un virus à éliminer.
Voilà pourquoi ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont peut-être présupposer que cet article est à charge contre Caroline Fourest, alors que je ne l’ai prise que comme exemple pour expliquer le procès d’intention, exemple choisi un peu par hasard puisqu’il était le plus récent dont je me souvenais. Ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont peut-être présupposer que je voulais décrédibiliser sa parole en m’attaquant à ses méthodes, alors que seule la forme m’intéressait, pas le fond. Ceux qui partagent les idées de Caroline Fourest vont présupposer que mon but était de servir la cause contre laquelle elle se bat, cause à laquelle j’aurais prêté allégeance.
Si vous pensez ainsi, vous êtes la meilleure des illustrations pour cet article qui parle du procès d’intention.

Le procès d’intention est le fantasme de l’issue violente d’une confrontation d’idées, alors que les idées de l’interlocuteur ne sont pas connues clairement. Une fois jugé, le coupable se trouve alors lésé philosophiquement et peut, en réaction à la menace d’être diabolisé, ressentir de la peur, forgeant ainsi une position de victime qui va vouloir se prémunir d’une agression, d’un agresseur se référant à une lecture idéologique du monde. Le condamné va donc se mettre en opposition à l’idéologie qui l’a jugé. En conséquence, le procès d’intention se justifie rétrospectivement car il a bel et ben condamné un opposant idéologique. Cet opposant idéologique n’avait pourtant pas de positionnement idéologique, ni pour ni contre, avant le procès d’intention. Le procès d’intention a donc un pouvoir auto-réalisateur : on fabrique et entretient ce qu’on craint.

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