Relativité – L’impartialité existe-t-elle ?

Même si la loi autorisant “le mariage pour tous” a été adoptée,  le débat continue, notamment dans les commentaires sous mon article sur le sujet. J-F, un courtois intervenant, a alors soulevé la question de la légitimité des opinions de chacun:
“(…) Alors, bien sûr, les chrétiens sont ‘sous influence‘. Mais le débat se situe clairement sur la pérennité de la famille et sur les repères existentiels des enfants et de la société de demain. Par ailleurs les pros ne sont-ils pas influencés, ainsi que les Français d’ailleurs, à cause de la censure et de la désinformation à grande échelle auxquelles on assiste ?
Voici ma réponse:

“On pense toujours que ceux qui sont influencés par un discours d’opposition à ses pensées sont manipulés, alors que ceux qui se rallient à sa propre cause sont convaincus. Les résistants sont toujours considérés comme des terroristes par l’opposition, et des résistants par les partisans. Et ce, quelle que soit sa position. Tous les moyens sont bons pour éloigner un esprit d’une tendance opposée à la sienne. Et tout le monde oeuvre pour le Bien. Jamais personne n’oeuvre pour le Mal. Chacun a son Bien, relatif, et qui entre systématiquement en contradiction avec les conceptions du Bien d’autres gens. Il n’y a que dans les films américains que l’on trouve quelqu’un qui veut répandre le Mal. En réalité, même le pire des dictateurs veut le Bien. Le Bien de sa propre personne. Le Mal n’est qu’un moyen pour imposer son bien-être. Plus la conception du Bien est universaliste, plus on entre en empathie avec d’autres gens que soi-même (généralement on s’inclut dans les gens dont on se préoccupe du sort, mais parfois on peut se sacrifier également, au nom d’une cause).
On peut se limiter au Bien de sa famille, et massacrer d’autres familles. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de sa communauté, et massacrer d’autres communautés. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de sa nation, et massacrer des étrangers. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.
On peut se limiter au Bien de l’humanité, et massacrer d’autres espèces. Au nom du Bien relatif à ceux qu’on défend.

Le véritable universalisme ne semble pas défendable autrement que par des micro-luttes anti-universalistes, comme celles que l’on peut contempler dans les journaux tous les jours. Ce qui est troublant, c’est de ne pas douter que les anti-universalismes ponctuels servent un universalisme absolu. Le Mal comme instrument du Bien. D’ailleurs, le communisme reposait sur une philosophie égalitaire et qui se voulait rassurante, car protégeant les faibles. Et pourtant elle est diabolisée, parce que cette approche communiste a dû avoir recours aux goulags, aux purges, à la violence. La paix ne s’impose pas de l’extérieur, il faut la susciter à l’intérieur (des esprits). Mais tous les êtres humains fonctionnement différemment, il n’y a pas de recette, pas le temps de s’occuper de tout le monde.

Le capitalisme, lui aussi, s’exerce dans une violence, indirecte, financière. Entre enfoncer une lame dans un corps et ôter le pain de la bouche à quelqu’un, je ne sais pas choisir. Une nouvelle fois, je ne sais pas choisir entre deux violences. Une opinion ne peut pas être mesurée de nature (toutes les opinions peuvent être excessives), car elle est partiale et, pour être défendue, il faut combattre les opinions contraires. Toutes les opinions se valent car ce sont des abstractions intellectuelles. Aucune opinion n’est mieux qu’une autre: ce sont les mises en application d’opinions qui créent de la violence. C’est d’ailleurs pour cela que je suis pour le droit d’expression à tout prix, sans aucune limite (ce qui est inexact, si vous lisez la suite). Seuls les propos à valeur performative peuvent être considérés comme dangereux: les ordres donnés à quelqu’un qui doit exécuter une tâche et une incitation à la haine qui relève d’un ordre détourné de commettre des actes violents.
On peut aussi interpréter des propos pacifiques comme étant des incitations à la haine. A ce moment-là, tout peut être mal compris si rien n’est jamais expliqué, alors il faudrait interdire de parler. Les procès d’intention débouchent rarement sur une explication nette d’une position philosophique. On n’a pas le temps de comprendre, il faut faire taire.”

Fin de ma réponse à J-F.

Mon article sur le mariage pour tous a été publié sur un site catholique, et peut donc être assimilé à une prise de position partiale, alors que je n’ai jamais donné mon avis à quiconque et ne crois pas avoir donné le moindre indice sur un quelconque avis au sujet du mariage pour tous. Bien sûr, on a tous un petit avis, si on veut creuser. Mais ce n’est pas intéressant, ou plutôt ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je ne suis pas dans une démarche politique, mais dans une démarche philosophiqueToute tentative de récupération de mes propos impartiaux à des fins politiques relève de l’interprétation fallacieuse, perverse, et s’inscrit en totale opposition avec mon propos.

J’essaye de prendre la hauteur nécessaire pour être tolérant avec des gens d’opinions opposées. Je ne me permettrai pas de conseiller aux gens d’être tolérants, tolérants à ma façon, car par l’énonciation de ces mots, je me mettrais en conflit avec ceux qui n’ont pas la même approche philosophique que la mienne, et  alors je serais  intolérant à leur encontre.
J’essaye d’être honnête intellectuellement. Je ne dis pas que j’y arrive parfaitement, car des préjugés et des présupposés m’habitent encore. Je ne suis pas une bulle de savon parfaitement lisse, j’ai des aspérités car je suis un humain doté d’émotions, et donc plus réceptif à certaines expériences. Et puis je ne dispose que d’un seul corps et donc n’ai pas la possibilité de vivre toutes vos expériences.
Je ne dis pas que je vous suis supérieur parce que vous me jugez. Je ne dis pas que je vous suis supérieur si vous n’êtes pas d’accord avec moi. Je ne vous juge pas et invoque mon humilité en guise de drapeau blanc préventif. Même humble, je n’ai pas peur d’exprimer des idées, car c’est en confrontant mes idées aux vôtres que je pourrais savoir si je suis en parfait accord avec moi-même. Pas parfait, mais parfaitement moi-même. On forge son identité en se confrontant aux dogmes, aux opinions imposées de l’extérieur: on en accepte certaines et on en rejette d’autres, on peut aussi changer d’avis. Je trouve que c’est mieux quand ces processus de découverte du monde et de soi-même se font sans violence et sans mépris.

On déteste ce qui nous fait peur, car la peur est un fantasme, celui de sa propre destruction, une angoisse de mort. On a peur de ce qu’on ne comprend pas. La compréhension permet de se sentir en contrôle, donc moins soumis à quelque chose qui nous fait peur, et qui pourrait nous tuer (dans nos fantasmes). La fin de la peur est toujours une dédramatisation, une acceptation d’une idée, un dépassement de sa peur de mourir.
On ne peut tolérer et respecter que ce qu’on comprend. Pour comprendre, il faut donc mettre de côté ses émotions, les dépasser, faire un effort vers l’autre. La récompense de cet effort est la perte définitive de sa peur de l’autre. Mais pour cela, il faut lui donner le bénéfice du doute. C’est un risque que l’on accepte de prendre seulement si on se sent suffisamment fort pour encaisser la violence potentielle que peut être le choc avec une personne différente, le choc entre deux égos qui devront cohabiter intellectuellement et émotionnellement dans un débat. Sans ressources psychologiques, sans confiance en soi, on n’ira pas vers l’autre, car on n’a pas la certitude de pouvoir empêcher que l’échange ne tourne mal. C’est la peur d’avoir mal qui tient à distance. La peur de la mort.
Je pourrais craindre les insultes et les coups, et donc me taire. Personne ne peut faire l’unanimité, et la personne voulant détruire mon raisonnement pourrait signifier implicitement que je suis un humain incapable de fournir un raisonnement cohérent, présupposant donc que lui le peut et qu’il me domine intellectuellement, et que je dois me soumettre. Mais j’ai croisé beaucoup d’êtres humains qui n’ont pas voulu me détruire parce que je n’étais pas comme eux. Ils m’ont respecté, et j’ai changé à leur contact parce que j’ai estimé moi-même qu’il était bien pour moi-même de changer. La paix ne peut pas être imposée de l’extérieur, elle doit naître à l’intérieur. En conséquence, je crois que la sagesse n’est pas d’imposer ses idées, mais de formuler humblement un témoignage personnel, car on part toujours d’un point de vue unique: le sien, avec son histoire et son angle analytique et son style d’expression.

Pourquoi avoir accepté de voir mon article repris par un camp?
Parce que je suis impartial et ne m’intéresse pas au fond du débat. Le fond ne suscite aucune émotion en moi car je n’ai aucun intérêt personnel ou aucun modèle de société à défendre. Ceux qui me traiteront d’égoïste ou d’égocentrique ne feront que prouver leur égoïsme et leur égocentrisme en voulant m’imposer de l’extérieur une conviction qu’eux ressentent à l’intérieur. Acceptez-le: je suis impartial. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis d’avoir le recul nécessaire pour pouvoir critiquer les argumentaires et rhétoriques de part et d’autre. Sans aucune connivence avec personne, j’ai eu le luxe d’être libre de me rendre compte des méthodes que je n’approuve pas (mensonge, violence, diabolisation) et qui ont été utilisées par les deux camps. Mon article sur le mariage pour tous utilisait le fond, le contexte historique et social de la France, pour expliquer la forme violente du débat.

Je n’ai pas peur d’être instrumentalisé, car j’ai écrit cet article pour protéger mon intégrité intellectuelle, mon éthique philosophique. Je suis pour le droit d’expression. Pour que ce droit soit intéressant car utile, il faut l’exercer ailleurs que dans sa propre sphère où tout semble abonder déjà dans son propre sens. C’est d’ailleurs cette soif de confrontation avec l’inconnu qui fait avancer, fait évoluer l’humain, qui change plusieurs fois de vies pour être heureux: ce ne sont pas des erreurs consécutives et perpétuelles, mais des évolutions et mises à jour de ses envies, pour avancer, pour exister.
Il serait trop facile de m’exprimer devant un auditoire déjà acquis à ma cause. Je n’ai pas peur de ne pas faire l’unanimité, car l’unanimité est généralement le signe d’un environnement totalitaire. Si tu veux me retirer mon droit d’expression, tu n’as fait que couper le son. L’image continue. Si tu éteins l’image, des gens s’en souviendront peut-être. Si tu veux corriger le monde en effaçant toutes les traces d’opposition à ta pensée, alors tu es un être totalitaire qui souffre de n’avoir pas compris l’autre: le jour où l’être humain ne voudra plus vaincre la pensée différente mais savoir ce que l’autre pense exactement et pourquoi, la paix universaliste dont on rêve sera alors possible.

2 comments

  1. Leclerc

    Bonjour,

    Tolérant, n’est ce pas un mot piégé ?
    La tolérance ne s’applique qu’à un mal, j’apprécie les qualités des autres et je tolère leurs défauts. Alors celui qui demande aux autres de tolérer les étrangers, les noirs, les blancs, les homos, les hétéros… ne considère-t-il pas déjà ceux là comme un mal ?
    Ou alors les mots n’ont aucun sens, ce qui est un peu le cas aujourd’hui.

    • Enzo Clark

      Bonjour,

      La tolérance est une approche dont le degré est subjectif. Si la tolérance ne s’applique qu’à un mal, il faut tout d’abord se mettre d’accord sur le concept du mal. Est-ce que le mal a la même définition pour tous ? Y a-t-il un mal relatif ou un mal absolu ? L’auto-centrisme ne fait-il pas classer tout ce qu’on désapprouve et tous ceux qui nous désapprouve dans la catégorie “mal” ?
      La tolérance, c’est la tolérance de son intolérance avant tout. La tolérance ne concerne que celui qui se bat contre lui-même pour endurer quelque chose d’extérieur ou quelqu’un d’autre.
      Les mots ont un sens, mais l’humain oublie sa subjectivité et décrète que seul le sens qu’il comprend est le bon, le juste.

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