Philolinguistique – La langue, outil intelligent d’exploration du monde

On exprime une perception personnelle du monde au travers d’une langue. Notre expression par le langage (oral) est limitée par notre langue (théorique): l’étendue de notre champ lexical et notre niveau de maîtrise grammaticale. On ne peut pas exprimer un concept si on ne connaît pas un moyen de l’exprimer. On ne peut pas non plus visualiser ce concept si on n’a pas pu y penser en le formulant au préalable par des mots. La situation semble difficile à débloquer si on oublie que l’expérience précède le mot. Si on ne peut pas (conce)voir ce qu’on ne peut pas dire, si on ne peut pas dire ce qu’on ne peut pas (conce)voir, il existe toutefois un moyen d’élargir ses horizons philosophiques en abordant le monde avec un autre point de vue: apprendre à parler une langue étrangère. On peut alors prendre du recul par rapport à sa propre langue en comparant des concepts qui se recoupent plus ou moins, ainsi qu’en comparant les moyens de les exprimer dans les deux langues mises en parallèle.
La théorie structuraliste de Ferdinand de Saussure conçoit une langue comme une série d’unités linguistiques dont les valeurs s’ajoutent. Cette approche sémantique, se focalisant sur le mot en tant que plus petite unité de sens, se distingue de l’approche syntaxique de Gustave Guillaume: « la structure du langage est, au profond de nous-mêmes, une visibilité mentale que le langage traduit ». C’est le mot contre la grammaire. Quand, pour exprimer une même idée, une langue utilise un mot et une autre langue utilise plusieurs mots, le compromis méthodologique le plus équitable semble résider dans l’alternance des deux approches linguistiques. En effet, quand en Français on trouve un mot pour exprimer le verbe au futur, en Anglais on en trouve deux. Essayons de voir quelle sorte de contraste offrent ces deux approches grammaticale dans les visibilités mentales respectives des francophones et des anglophones.

  • Le fond: le monde des idées

Il y a deux facteurs majeurs qui peuvent expliquer la suprématie de l’Homme sur le reste du monde animal. Son pouce préhenseur, ou pouce opposable, a permis la construction d’outils ou d’armes, et leur manipulation. Certains singes en sont capables. L’Homme semble toutefois se démarquer des autres espèce par l’usage de la parole. Pour être juste, il faut reconnaître que les animaux ne disposent pas d’un appareil phonatoire similaire à celui de l’Homme. Ils peuvent néanmoins communiquer entre eux (interagir en transmettant des informations), et certains singes peuvent même apprendre le langage des signes pour communiquer avec un être humain.
La maîtrise d’un pouce préhenseur a transformé le chasseur à mains nues en artisan capable de fabriquer ses armes, jusqu’à ce que l’artisan s’intéresse à la communication et fabrique des moyens de laisser des traces de sa pensée conceptuelle dans le monde physique: l’art. En utilisant des symboles perceptibles sensoriellement, l’Homme a réussi à exprimer des idées qui ont pu donc être partagées, enrichies et débattues en collectivité, et à travers le temps: ces traces ont servi de support physique pour tisser une culture humaine. En effet, chaque génération a pu bénéficier du matériau intellectuel des générations précédentes. Ainsi, en reprenant le flambeau d’une pensée métaphysique initiée par des ancêtres, leurs descendants ont développé des idées et ont donc dû imaginer de nouveaux concepts pour continuer l’expansion de l’esprit humain. Afin de trouver des réponses à ces questionnements métaphysiques, l’Homme a dû mettre au point des interfaces de pensée auxquelles se référer afin de pouvoir réfléchir sur le monde selon une structure intellectuelle stable, selon une idéologie: spirituelle, philosophique, religieuse, politique… L’homme a complexifié sa pensée et n’a pas fini de se mettre d’accord. Il continue même d’exprimer des instincts agressifs primaires au travers de sujets hautement intellectualisés.
Mais pour pouvoir créer du fond, l’homme a dû créer de la forme.

  • La forme: la langue

La parole est le moyen communément utilisé pour communiquer des idées, simples ou complexes, dans un environnement d’individus qui savent parler la même langue. Une langue est à la fois un moyen de communiquer des idées mais également de créer des concepts en inventant des mots. Les concepts prennent leur sens par discrimination mutuelle, se différenciant d’autres concepts en affirmant une essence singulière: l’homme se définit par ses différences avec la femme. S’il n’y avait qu’un seul sexe, les concepts et mots homme et femme n’auraient pas pu être imaginés. Et même l’hyperlexème sexe, qui regroupe le masculin et le féminin, n’aurait pas pu exister si un des deux genres n’était pas concevable intellectuellement.
Ce découpage du monde en concepts, que l’Homme invente au fur et à mesure pour avancer dans son expression de sa compréhension du monde, s’appuie sur sa langue. Le langage est le véhicule de cette fragmentation du réel qui fonctionne avec des signes linguistiques soumis à des règles (le vocabulaire et la grammaire) s’appliquant dans un contexte culturel, idéologique (les savoirs et les présupposés communs). Il n’y a pas qu’une seule langue parlée dans le mondeet les cultures sont diverses. Il est donc tout naturel de trouver des différences de perspectives, à la fois exprimées mais également entretenues et transmises par le langage.

  • Des systèmes linguistiques différents

En Français, pour exprimer le temps d’un verbe, on utilise la conjugaison. Il existe plusieurs temps de conjugaison (imparfait, présent, futur…) répartis dans plusieurs modes de conjugaison (infinitif, participe, indicatif, subjonctif, conditionnel, impératif, gérondif). Le mode le plus fourni en temps de différentes sortes est l’indicatif:
– il comporte le temps présent
il rassemble plusieurs temps pour le passé (passé composé, passé simple, passé antérieur, imparfait, plus-que-parfait)
il est le seul mode qui gère le futur (futur simple et futur antérieur).

En Français comme en Anglais, le futur proche peut s’exprimer avec des temps présents: le Français a un seul temps présent et l’Anglais dispose du présent simple ou du présent dit « progressif » ou « continu ».
I go to France tomorrow. (présent simple)
Je vais en France demain.
(présent de l’indicatif)
Tonight I am going to the cinema with my grandma. (présent continu)
Ce soir je vais au cinéma avec ma grand-mère.
(présent de l’indicatif)

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le futur proche, c’est le cas du futur simple, puisque:
– le présent est un temps qui cumule plusieurs valeurs en Français et en Anglais (généralité, actualisation, futur proche…)
– le futur simple en Français est moins complexe qu’un présent simple aux multiples valeurs
– le futur en Anglais utilise une structure non-analogue à celle du Français.

Dans cet article, c’est le comparatif entre ces deux différentes morphologies du futur, en Français et en Anglais, qui servira de base à une réflexion philosophique à partir de laquelle on tentera de comprendre la différence d’appréhension d’un concept qui semble a priori commun aux deux langues, le futur, mais qui, exprimé par des moyens différents, peut laisser penser que la perception de ce concept, au travers de deux univers culturo-linguistiques distincts, peut être différente. (Pourquoi ce mot savant, culturo-linguistiques? Parce que la langue influence la culture et la culture influence la langue: les deux sont interdépendants.)

  • Les morphologies grammaticales

Dans le cas d’un temps simple (non-composé, sans auxiliaire avoir ou être), la conjugaison implique l’apposition d’une terminaison à un radical. Pour les verbes du premier et deuxième groupe (-er et –ir réguliers), le radical est toujours l’infinitif du verbe et les terminaisons du futur sont toujours –ai/-as/-a/-ons/-ez/-ont.

Je mangerai au restaurant demain.

En Anglais, les temps ne se répartissent pas dans plusieurs modes comme en Français. L’approche est inverse. Tout d’abord, en Anglais il n’existe que deux temps, grammaticalement parlant: le présent et le passé (prétérit). Les Anglais peuvent tout de même concevoir le futur. Mais pour l’exprimer, ils doivent utiliser un auxiliaire modal, will. Tout comme le mode de conjugaison en Français, l’auxiliaire modal en Anglais permet de moduler la relation entre le sujet et le verbe.

I swim.
Je nage. (
fait brut, sans nuance)
I can swim.
Je sais nager.
(capacité physique)
I will swim.
Je nagerai.
(futur, intention)

Si on adopte le point de vue grammatical de l’Anglais, on peut dire que la modalité future du Français se trouve à l’intérieur du verbe: dans un seul mot, on trouve le sens brut du verbe que l’on trouve dans le radical et sa marque temporelle et modale indiquée par la terminaison. En Anglais, on utilise deux mots: la base verbale pour le sens brut du verbe et l’auxiliaire modal pour la marque temporelle et sa valeur modale. En Anglais, l’auxiliaire modal (must, can, may…) exprime le mode, indiquant la nature de la réalisation du verbe par le sujet (une obligation, une capacité, une probabilité…). L’auxiliaire modal porte également la marque du temps grammatical de la phrase (passé ou présent).

You will succeed if you are ready.
Tu réussiras si tu es prêt.
(temps grammatical présent)
You would succeed if you were ready.
Tu réussirais si tu étais prêt.
(temps grammatical passé)

Le futur en Français peut s’exprimer en une seule forme verbale, compactant sens et valeur en un seul mot qui appartient à une conjugaison classée comme un temps du mode indicatif. Le mode indicatif indique un fait considéré comme réel, par opposition aux modes conditionnel ou subjonctif qui ne traitent que de faits hypothétiques, d’irréel.

Je partirai en vacances en Corrèze cet été. (futur)
Je partirais en vacances si j’y voyais un quelconque intérêt.
(conditionnel)
Il faut que je parte en vacances sans toi parce que tu es vampirisante.
(subjonctif)

  • Incidences de la grammaire sur la visibilité mentale

On peut s’étonner de la classification du temps futur dans le mode indicatif. En effet, le futur ne s’est pas encore produit et pourrait ne pas se produire. Le futur est considéré comme un temps, aux côtés du passé et du présent, alors qu’il n’est qu’une estimation de forte probabilité. Par exemple, une prévision météorologique n’est pas infaillible, même si elle est exprimée par le futur de l’indicatif. Le Français utilise donc un mode indicatif pour conjuguer un verbe dont la réalisation est purement virtuelle (le futur n’existe pas, il est imaginé). Le présupposé de ce futur en Français est donc qu’il est considéré comme déjà avéré par l’énonciateur qui ne tempérerait pas avec un adverbe (peut-être, probablement, certainement…).
En Anglais, l’auxiliaire modal will revêt une valeur de volonté (the will: la volonté), d’intention. Le point de focalisation est le sujet que l’énonciateur fait se projeter dans l’avenir. Will a également une valeur encore plus spécifique de caractérisation du sujet dans certains cas.

Water will boil at 100 degrees.
L’eau bout à 100 degrés.
(vérité scientifique)
He will think for hours about grammar.
Il a l’habitude de penser pendant des heures à la grammaire.
(caractéristique du sujet)

La matérialisation de cet auxiliaire modal de l’Anglais explicite un rapport entre le sujet et le verbe qui n’est pas visible en Français avec le mot unique. Une structure compacte, ou rhématique, présuppose que l’énonciateur et/ou le co-énonciateur maîtrisent ou devraient maîtriser toutes les valeurs du terme utilisé. La densité grammaticale d’une telle structure compromet fortement la lisibilité des sens portés par cet unique mot. La structure thématique de l’Anglais, quant à elle, étirera le syntagme (groupe de mots) et répartira les valeurs en les conférant à plusieurs mots, rendant plus explicite les valeurs employées.
On peut alors penser que l’énonciateur français, dépassé par un verbe au futur dont les valeurs sont compactées en un seul mot, visualisera surtout l’action: la focalisation du Français porte sur le verbe conjugué (c’est ce verbe est pas un autre) plutôt que sur sa conjugaison qui n’est qu’une altération du radical du verbe par un petit suffixe. L’action est perçue d’une manière plus indicative, comme étant plus réelle et objective qu’un Anglais qui sentira, dans son usage de will, qu’il ne s’agit que d’une projection subjective, dont il est possible de modifier aisément la syntaxe (la phrase) en changeant tout simplement d’auxiliaire modal devant la base verbale qui restera, elle, invariable. Ainsi, en Anglais, la focalisation porterait davantage sur l’auxiliaire modale que le Français, déterminant l’événement par sa modalité de réalisation en opposition aux autres modalités qui ne sont pas exprimées.

Les bilingues, en ayant à leur disposition deux systèmes linguistiques différents, ont un recul certain sur leurs langues, puisqu’ils ont réussi à appréhender deux approches philosophiques du monde. Le logocentrisme, concept de Ludwig Klages, est la fermeture idéologique qui refuse de considérer la valeur d’une autre langue, donc de sa philosophie. En sachant parler deux langues, le bilingue prend de facto du recul par rapport à la perception du monde qu’il aurait avec une seule langue. Selon cette théorie, plus on saurait parler de langues, plus notre spectre de compréhension du monde s’élargirait: l’intelligence philosophique serait donc en corrélation avec le polyglottisme. En d’autres termes, parler plusieurs langues rendrait plus intelligent.
C’est en étudiant un point de vue grammatical différent qu’on peut alors mieux s’apercevoir de nos habitudes de non-questionnement sur l’organisation de notre propre conjugaison. Le futur n’est un temps grammatical qu’en Français. Il est un mode en Anglais. Personne n’a tort ou raison. Les deux approches sont tout simplement différentes et peuvent cohabiter dans un seul et même esprit, enrichi par l’acceptation de deux logiques différentes, le refus d’en rejeter une. L’expérience fournit des mises à jour de notre compréhension du monde, et ne se contente pas seulement de nous donner des informations supplémentaires (la connaissance d’une grammaire étrangère par exemple), mais modifie notre point de vue sur l’ensemble de notre expérience passée (la connaissance de sa propre langue). L’homme, en évoluant dans sa réflexion, révise ses positions, réévalue ses opinions au cours de ses apprentissages.

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