Rhétorique banale – La question orientée: le piège des mots

Sur une page Facebook dédiée à une petite ville anglaise, j’ai pu lire une question publique plutôt étrange:
Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” (en Anglais dans le texte)

L’utilisation du pronom “nous” implique qu’il y a une opposition entre deux catégories de gens. En effet, le “nous” crée un ensemble déterminé, limité par le point de vue de l’énonciateur, qui s’inclut avec d’autres personnes à l’intérieur de la sphère de ce “nous“. En conséquence de cette discrimination grammaticale permet la visualisation d’une catégorie de “non-nous“. “Les autres”. Ce qui rassemble certains rejette d’autres. Et l’énonciateur ne se fait pas arbitre puisqu’il prend part à la question en y répondant en premier, puisqu’il parle Anglais. Il prend parti.
En posant la question “combien d’entre nous“, en Anglais, il semble logique que la cible, les destinataires de l’énoncé ne puissent être qu’anglophones. La catégorie de “non-nous” apparaît donc comme désignant les non-anglophones. Une fois cette discrimination grammaticale analysée, on peut se poser la question du présupposé de la question.
Combien d’entre nous” appelle une information chiffrée. La statistique précise ne semble pourtant pas attendue ici, puisque la question n’est pas neutre. “Combien d’entre nous parlent Anglais ?” serait une question formulée de manière neutre. La question porte sur les gens qui “parlent encore Anglais“. L’utilisation de l’adverbe “encore” indique que l’énonciateur de la question présuppose que de moins en moins de personnes parlent Anglais et que donc les anglophones deviennent une minorité. Cette observation est renforcée par “dans cette ville“, insistant sur cette impression que les anglophones deviennent une minorité dans une ville anglaise.
On a donc:
– la question orientée par le “nous” qui discrimine
– l’adverbe “encore” qui fait allusion à une thèse numérique subjective
– “dans cette ville” qui précise l’identité du lieu et confirme la discrimination exprimée par le “nous“.

La question “Combien d’entre nous parlent encore Anglais dans cette ville ?” comporte davantage de présupposés que  “Combien d’entre vous parlent Anglais (à [nom de la ville]) ?“, donc il y a une différence de point de vue. Dans la première question, il y a un point de vue. Dans la seconde question, le relatif dépouillement évite les présupposés subjectifs de la première question. On peut alors se demander pourquoi l’énonciateur a choisi une question plutôt qu’une autre.
L’énonciateur utilise des présupposés, peut-être involontairement, s’attendant à leur validation par ceux qui répondront à la question. La réponse attendue à la question était donc une confirmation de ses présupposés, développant ainsi la thèse que les anglophones représentent une minorité et donc qu’il y a trop de non-anglophones, donc trop d’étrangers dans la ville. L’instrumentalisation de cette question orientée apparaît donc comme étant de nature politique, puisque cette question veut fédérer des gens partageant les mêmes idées à propos d’une communauté, la leur, menacée par un ennemi déterminé par sa non-anglophonie.

Une question orientée construit un système de communication qui aide l’énonciateur à confirmer son point de vue. L’énonciateur manipule le co-énonciateur avec les mots. Si ce dernier répond directement à la question, il confirme implicitement son adhésion aux présupposés, à la thèse subjective qui est la base de la question.

Une question orientée par des présupposés éloigne de la réalité puisqu’elle construit un paradigme subjectif qui considère des principes comme des vérités. Dans les cas les plus grossiers, le co-énonciateur lambda opère un questionnement des présupposés, qui est une méthodologie de philosophie linguistique.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Sont-elles inférieures ? En quoi sont-elles inférieures ?”

Mais si vous acceptez de répondre à une question, sans remettre en cause les termes et les présupposés qu’elle contient, alors vous voilà pris au piège du paradigme imposé par l’énonciateur de la question.

“Pourquoi est-ce que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Peut-être la génétique, leur psychologie naturelle, la culture.
– Les femmes sont-elles inférieures aux hommes ?
– Je ne sais pas.
– Pourtant tu avais commencé à expliquer pourquoi les femmes sont inférieures aux hommes.
– J’ai été piégé.
– Heureusement que ce n’était qu’un dialogue fictif.”

Dans certains cas, il est possible de se faire piéger linguistiquement à une plus grande échelle que dans une conversation à deux. Exemple: un intitulé de projet de loi ambigu, invoquant des présupposés imprécis divisant ainsi le peuple, et qui est présupposé comme étant la meilleure solution à un problème. Dans un monde où l’émotion réduit le champ de vision au point de faire regarder le doigt quand on montre la lune, critiquer l’outil servant une cause peut être assimilé à un rejet de cette cause. Les citoyens, guidés par leurs idéologies, sont par principe contraints à ne pas remettre en cause les questions, pour se battre contre les opposants sur le même niveau (idéologique et non linguistique ou philosophique) et ne pas réévaluer la valeur des réponses apportées. Les débats portent donc finalement sur des quiproquos. La communication n’a pas lieu.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s