Les idéologies – Le combat pour la Vérité: génocide de l’opposition ?

Les oppositions entre des individus ou des groupes d’un avis différent peuvent s’exprimer par le débat ou par la violence. Quand un débat de qualité n’a pas lieu, quand les arguments ne sont pas entendus de part et d’autre, des mécanismes de haine remplacent les rhétoriques. L’urgence physique de faire disparaître l’opinion opposée conduira au passage à l’acte violent, pour supprimer et faire taire ceux qui ne se soumettent pas à sa conception du monde.

Une vérité est une conception du monde qui est affirmée et qui n’a pas été (encore) démentie. Une vérité attestée peut être une erreur. La Terre a longtemps été considérée comme plate et même la définition de la mort a évolué. Autrefois, un coeur arrêté ne pouvait pas être redémarré. Aujourd’hui, un coeur qui s’arrête n’est plus synonyme de mort. Une contre-vérité est une affirmation qui contredit une vérité. Les vérités étant fluctuantes, une contre-vérité qui serait prouvée et convaincante pourrait devenir une vérité. Une erreur est une mauvaise interprétation de la vérité. La vérité peut être une erreur elle-même. L’erreur est donc une idée qui a été mise à l’épreuve de la contradiction et qui a été jugée comme “perdante”. Ce jugement s’appuie sur des normes.
Une norme, est une image culturelle, définie par le contexte (géographique, historique, scientifique, religieux…). Une norme est énoncée pour expliquer des limites, fixées par des règles antérieures, qui ont façonné tout un ensemble de principes. Tout ce qui est au-delà de la norme est anormal, marginalisé. Considérer quelque chose comme anormal implique un jugement se basant sur des règles. L’anormalité suscitera une sanction, une rééducation pour devenir normal (leçon de morale, fessée pédagogique, traitement médical) ou une suppression physique (censure, emprisonnement à vie, mise à mort). Ce rejet de qui est anormal met l’individu dans une position d’autocensure qui a vocation à éviter des conflits par une normalisation et harmonie des actes et pensées du groupe tout entier.

La norme est cette représentation collective d’un monde “connu” et “reconnu”, théorisé et argumenté. Adhérer à une norme rassure car on peut en s’y reconnaître (résolvant alors un problème existentiel) et en anticiper les occurrences (les traditions sont des protocoles connus du groupe qui sait comment agir selon un modèle quand tous les éléments d’une situation répondent à une normalité). Si on se retrouve confronté à quelque chose d’inconnu, on se souviendra du consensus de la normalité qui rejetterait cette anormalité. C’est le conditionnement idéologique. Par cette connaissance de l’opinion collective, on porte en soi le soutien du groupe auquel on appartient. L’effet de groupe favorise l’affirmation de soi puisqu’on est ambassadeur de l’opinion du groupe, comme tous les autres individus formatés. En conséquence, tous nos actes et pensées répondant aux critères de la normalité sont autorisés par la loi et la tradition, cautionnés par la morale et le groupe, et promus par le combat contre toute dissidence.
L’idéologie, politique ou religieuse, donne des réponses et propose des solutions. Celui qui n’adhère pas à une idéologie n’aura pas de réponse et donc pas de solutions à des problèmes. Le sceptique cherchera, enquêtera et verra des indices, c’est-à-dire des informations qui vont servir de matière première à sa réflexion. Là où le sceptique verra une information brute, l’idéologue y verra un élément analysé au travers de son idéologie. Il n’y aura donc pour lui que des preuves de la validité de son avis, puisqu’il justifiera et évaluera son raisonnement par des outils intellectuels limités par ce même raisonnement. L’idéologie propose un modèle de réflexion, une interface élaborée par l’intelligence humaine. L’idéologie offre donc une pensée pré-réfléchie, comblant ainsi un vide de réponses qui est difficile à gérer par un humain qui a besoin de certitudes pour s’affirmer.
L’intelligence humaine fait que l’expérience et la confrontation à de nouvelles idées étayent des opinions personnelles ou les remettent en question. On peut analyser son expérience au travers d’une idéologie et voir en des événements des preuves de la véracité de cette idéologie. La difficulté dans un conditionnement est l’a priori, la thèse à laquelle la personne adhère. Une résistance de type idéologique peut empêcher cette remise en question, au nom de principes qu’on défend, car ils représentent la base de notre conception du monde et bâtissent un équilibre d’idées constantes.

Un principe est une règle au-delà de laquelle la réflexion ne peut pas aller, par autocensure. Un principe représente donc le point d’origine de tous les raisonnements d’une personne. Certains ont conscience de leurs principes. Ceux-là peuvent donc concevoir la relativité de leur position par rapport à une autre. Par crainte du vide, et pour justifier leur engagement passé et présent dans une idéologie, ils pourront user de mauvaise foi, pour ne pas se donner tort rétrospectivement, et rejeter ce qui n’est pas conforme à leur système de pensée, créant un état agentique qui pourra les pousser à utiliser des moyens malhonnêtes pour allumer un contre-feu en décrédibilisant une idéologie opposée (mensonge, manipulation des informations, manipulation des émotions). Les rhétoriques pro-idéologiques, pouvant être chacune remise en question car prenant racine dans un principe arbitrairement situé sur l’échelle de la réflexion, reposent constamment sur la dénonciation de la malhonnêteté de l’autre camp, tout en utilisant les mêmes procédés, en espérant que la démystification adverse ne soit pas suffisamment précise pour être comprise et approuvée.
Celui qui n’a pas conscience de son appartenance à une idéologie ne pourra pas se remettre en question puisqu’il n’aura pas conscience de ses principes dictés par son idéologie. Il ne comprendra pas et ne tolérera pas une idéologie contradictoire. L’incapacité intellectuelle à concevoir la relativité d’une opinion conduit à la diabolisation de l’opinion différente, qui ne sera alors pas combattue par la rhétorique mais par la négation dans son dernier degré, la violence: volonté de censure, d’emprisonnement, de mort.

Tout avis s’appuyant sur une autre idéologie sera rejeté, au nom du présupposé que l’on a raison de manière absolue. La peur d’ignorer poussera les gens à se ranger dans un camp, pour savoir, adhérer à une vérité ou plutôt à une version de celle-ci. En outre, la soumission à une pression environnante et l’acceptation de clivages auront achevé de convaincre qu’il faille choisir un camp. L’homme a besoin d’une interface intellectuelle pour concevoir l’univers. L’utilisation d’une fenêtre idéologique, offrant des mécanismes de pensée, conduit à refuser l’inconfort intellectuel de reconnaître une autre fenêtre idéologique qui ne serait comprise qu’en remettant en question ses propres principes, donc en présupposant que nos opinions pourraient changer.
La remise en question, c’est se mettre hors-circuit idéologique, se retrouver seul, comme un apatride idéologique. Pour affronter ses angoisses, on adhère à des groupes, donc à des idées. Si on change d’opinions, on change de groupe. Il faut alors faire le deuil du précédent groupe, le deuil de ses précédentes positions. A moins que l’on veuille rester dans le groupe, et prendre le risque de provoquer des conflits, susciter la violence, en se mettant en position du dissident prosélyte voulant convertir les autres. Le système immunitaire idéologique fédérera des résistants qui devront annihiler l’énonciateur d’un avis anormal dans le groupe.
Tout le monde ne se remet pas en question. Puisqu’il est confortable de ne pas changer, accepter de changer et le vouloir demandent du courage, et de l’inspiration. La méthodologie du sens critique permet de remettre en question des affirmations. C’est ce qui est enseigné à l’école, dans les universités. On peut appliquer ce sens critique à plusieurs échelles. La normalité crée un paradigme limité à l’intérieur duquel on ne peut faire l’usage que d’un sens critique limité, car manipulant des concepts qualitativement pré-évalués par une idéologie ou un système d’opposition idéologique. La résistance idéologique se brise quand on dépasse le niveau de réflexion limité par la norme.

On peut faire preuve de sens critique sur les petits sujets d’une petite poupée russe. Une investigation personnelle pourra révéler des plus petites poupées. C’est une perspective égocentrique, descendante, qui se prend comme point de départ pour expliquer ce qui est déjà accepté et concevable. L’éveil philosophique, c’est l’effort de l’endocentrisme (approche défendue par le philosophe camerounais Ebenezer Kotto Essome), qui met la réflexion de l’individu à l’intérieur du monde au lieu de l’enfermer à l’intérieur de ses pensées égocentriques: l’homme fait partie d’un tout naturel, n’est supérieur à rien et doit être en harmonie avec son environnement. Refuser l’égocentrisme, c’est refuser de présupposer que l’on est dans la poupée russe la plus grande, refuser de se présupposer comme dans l’unique vérité absolue: n’étant ni un dieu ni un homme prétentieux, on peut alors développer une curiosité bienveillante à l’égard des autres points de vue. Si des gens, limités dans leur conscience du monde, comme dans l’Allégorie de la Caverne, se trompent en croyant avoir un point de vue qui donne un savoir exhaustif, alors il n’y a aucune argumentation qui peut expliquer que nous ne sommes pas dans cette même position de croyance aveugle, à un niveau différent.

Cadeau pour les philosophes qui me lisent:
– Se remettre en question débouche-t-il forcément sur un changement d’opinion?
– Si tout le monde se remet en question, est-ce que tout le monde va adhérer à l’idéologie contraire, ou à quelque chose d’autre?
– Est-ce qu’on s’est suffisamment remis en question si on a gardé le même avis?

2 comments

  1. Pingback: Mariage pour tous – catholiques contre homosexuels | Enzo Le Renard
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