Affaire Cahuzac – Quelle est la différence entre un mensonge et un aveu ?

Lorsqu’on a su que Jérôme Cahuzac avait menti avec insistance devant l’Assemblée Nationale à propos de comptes bancaires à l’étranger, on a pensé spontanément qu’il s’agissait d’un homme un peu fou qui a tenté un extraordinaire coup de bluff. Seul un mythomane aurait osé se défendre à de si nombreuses reprises avec un tel aplomb. Cette hypothèse est toutefois un peu extrême puisqu’elle suggère que Cahuzac est un grand déséquilibré. Dans quel autre cas un homme pourrait-il oser mentir autant de fois ?

Il aurait pu tout simplement refuser de participer à des interviews en invoquant le principe de discrétion pendant une enquête judiciaire. Il aurait pu rester caché, quitte à passer pour un lâche. Certes, certains silences peuvent être interprétés. Mais un grossier mensonge est un grossier mensonge. S’il a osé parler, peut-être se sentait-il à l’abri, couvert par des complices, certains que l’enquête n’aboutirait pas à la vérité.
Considérant cette thèse, que je préfère car elle est plus mesurée quant à la psychologie de Cahuzac, il n’est pas étonnant que les membres du gouvernement veuillent le lyncher le plus fort possible, le marginaliser en le faisant passer pour le fou mythomane de la première thèse que j’ai énoncée, quitte à en faire trop et trop mal, afin de se différencier le plus possible de sa morale et de ses pratiques. Il est d’ailleurs assez drôle que Moscovici utilise la même rhétorique que Cahuzac quand son honnêteté est remise en cause. On peut déjà visualiser un parallèle entre les deux hommes et imaginer les aveux de Moscovici. Et d’autres.

Mais quelle est la valeur d’un aveu ? On ment pour se mettre à l’abri. Est-ce qu’un aveu n’a pas exactement le même but ?

Un aveu est un argument d’autorité. On estime qu’un aveu est un volte-face du menteur qui décide de dire la vérité. L’énonciateur de l’aveu peut donc s’attendre à ce qu’on lui accorde le crédit de la bonne foi présupposée par la perspective de la démarche d’un aveu. Or un menteur est une personne qui s’attendait, pendant son mensonge, à ce qu’on lui accorde déjà le crédit de la bonne foi. Comme il serait inconfortable de remettre en question chacun des propos qui sont exprimés à chaque instant par chaque individu, on préfère postuler que les gens sont de bonne foi, jusqu’à ce que leur parole soit remise en question par des éléments contradictoires, auquel cas on cherchera à savoir si la personne a menti et à connaître sa motivation.
Il n’y a donc pas de différence entre un menteur et quelqu’un qui fait des aveux. Il n’y a pas non plus de différence entre croire un menteur avant ses aveux et croire un menteur après ses aveux. Pourquoi? Parce que l’on se baserait sur la bonne foi de la personne dans les deux cas. En conséquence, croire un menteur sur parole quand il formule des aveux, c’est prendre le risque de tomber dans le piège de deux mensonges consécutifs.

Contrairement au mensonge, l’aveu s’inscrit dans une démarche de coopération, de franchise. Aux Etats-Unis, on va jusqu’à récompenser une franchise qu’un aveu présuppose: plaider coupable est un marchandage qui peut se résumer au troc de sa dignité publique contre une peine aménagée. Cette franchise artificielle contraint donc à mentir, dans le cas où on ne serait pas coupable. C’est un arrangement de la réalité, certainement pas une justice au sens noble. On peut donc mentir pour se sauver. Dans la même logique, on peut avouer une moindre erreur, qui n’engage que son honneur personnel, pour dissimuler quelque chose de bien plus grand. En effet, tout le monde attend avec impatience que l’on trouve quelque chose. Il suffit donc de trouver quelque chose pour contenter tout le monde. Sauf lorsqu’il y a une véritable enquête approfondie, qui ne se satisfait pas de la première trouvaille venue.
Après une logique de mensonge acharné, on peut trouver étrange que Jérôme Cahuzac se mette soudain à tout déballer. On dit “faute avouée, à moitié pardonnée”, mais si un aveu est instrumentalisé afin d’obtenir un pardon pour une faute qui n’a pas été commise ou pour une faute d’importance mineure qui sert de leurre afin de brouiller les pistes d’un scandale encore plus grand, alors un aveu peut être un nouvel attentat à la justice, un nouveau mensonge.

Pour se mettre en sécurité, il ne faut croire ni les mensonges, ni les aveux. Croire un menteur qui avoue, c’est avant toute chose croire un menteur. On pourrait dire, avec un certain pessimisme désabusé, que celui qui n’a pas été pris en défaut est un menteur potentiel à qui on accorde par principe le bénéfice du doute. Celui qui n’a pas été pris en défaut n’a pas encore été pris en défaut. Celui qui a été pris en défaut n’est autre qu’une personne qui bénéficiait à tort de ce bénéfice du doute. On ne peut pas souhaiter raisonnablement priver chacun de ce bénéfice du doute. Ce n’est pas réaliste. Mais quand un homme politique s’indigne d’une attaque personnelle et fait son numéro devant la caméra, il ne prouve rien et il le sait. Nous le savons aussi. Le plus raisonnable est de douter prudemment, pour ne plus croire aveuglément.

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