Permanente Impermanence – Peut-on, doit-on éviter l’erreur ou l’échec ?

Les mots “erreur” et “échec” sont porteurs d’une connotation qui renvoie à une expérience négative. Pour le mot “échec“, le dictionnaire Larousse nous donne la définition suivante : résultat négatif d’une tentative. C’est pourquoi il est communément considéré qu’il est préférable de ne pas faire d’erreur, afin d’obtenir un résultat positif, le contraire d’un échec, un succès. Si l’on pouvait choisir, a priori tout le monde choisirait de ne pas commettre d’erreur… Le contraire serait étonnant.
L’erreur révèle l’inadéquation entre ce que vise quelqu’un et ce qu’il obtient, entre le désir et le résultat, entre l’attente et la réalité. L’échec est une erreur qui se situe à une échelle supérieure : l’échec implique une vision rétrospective d’un cycle de tentative qui peut contenir des erreurs. L’échec est un bilan, tandis que l’erreur se situe encore pendant le processus.
L’erreur et l’échec sont désagréables, mais il semble difficile de concevoir une vie sans en commettre. Préparez-vous à être déçus plusieurs fois dans votre vie, c’est inévitable semble-t-il ! On commet tous des erreurs, on connaît tous des échecs. Néanmoins, il est possible d’en tirer des enseignements. Tiens donc… Si nos erreurs et nos échecs sont utiles donc bénéfiques, peut-être est-il alors souhaitable d’en commettre.

  • Se tromper

Dans sa quête de liberté, l’être humain veut s’affranchir des tromperies des autres et également de ses propres erreurs de jugement afin d’accéder à une opinion aussi personnelle et aussi conforme à la réalité que possible. Le Larousse nous dit que l’erreur est l’acte de se tromper, d’adopter ou d’exposer une opinion non-conforme à la vérité, de tenir pour vrai ce qui est faux. “Erreur” vient du verbe latin “errare” qui signifier “errer“. Celui qui commet une erreur n’arrive pas à destination (la vérité), il ne se situe plus sur le chemin qui y mène, il erre.
La tromperie que l’on subit nous éloigne de la vérité, nous fait errer dans l’illusion. Se baser sur une illusion pour agir ferait mal évaluer la situation et donc n’inspirerait pas de bons moyens pour arriver à ses fins. Quand on trompe quelqu’un, il ignore l’illusion, il la croit malgré lui : si je fais croire à un ami que je suis allé en vacances dans un pays où je n’ai jamais mis les pieds, je vais faire appel à mes connaissances pour essayer de construire un discours approprié à mon but. Je ne vais pas dire la vérité, je vais dire un mensonge et donc adopter une démarche volontaire de tromperie.
Quand on se trompe soi-même, on ignore l’illusion que l’on s’est construite, on la croit malgré soi. On peut se demander alors dans quelle mesure on peut se faire croire à soi-même une version altérée de la réalité que l’on connaît pourtant. En effet, la forme réfléchie du verbe “se tromper” suggère une superposition, une (con)fusion entre celui qui trompe et celui qui est trompé. C’est un paradoxe : si l’on peut considérer que le trompé est la victime du trompeur quand il croit l’illusion sans savoir que c’en est une, on devrait alors logiquement considérer que le trompeur est coupable car il sait qu’il trompe l’autre. Dans le cas où les deux, le trompeur et le trompé, sont la même personne, il y aurait donc un dédoublement cognitif de l’individu. Cela présupposerait donc que le trompé connaît une version altérée de la réalité qui serait forcément connue par le trompeur qui décide de l’altérer. La connaissance de la réalité se trouverait alors à la portée du trompé, puisqu’il forme avec le trompeur une seule et même personne. Voilà qui semble illustrer la présence de plusieurs niveaux de conscience. Notre ami Freud développera sans doute lui-même ce point dans une prochaine publication.

  • Eviter l’erreur et ses conséquences

Cas numéro 1 : avoir déjà commis l’erreur auparavant et s’en souvenir.
Un jour, par inadvertance, j’ai bu un peu d’alcool alors que j’avais pris des médicaments. C’était une erreur, car cette combinaison est généralement contre-indiquée, c’est dangereux pour la santé. D’ailleurs j’en suis mort. La contrepartie positive de cette expérience malheureuse est que, depuis cette erreur, je n’ai plus jamais mélangé alcool et médicaments, et donc je ne suis plus jamais mort. Si j’ai déjà commis l’erreur, il me suffit d’analyser les paramètres interprétés comme étant l’erreur et d’ensuite les contrarier en organisant des conditions différentes. Toutefois, si je remplaçais l’alcool par de l’eau de javel pure, je commettrais une nouvelle erreur. Changer les paramètres de l’erreur n’est pas suffisant pour obtenir le résultat attendu : on peut remplacer une erreur par une autre erreur. Chaque nouvelle erreur commise alimente une base de données, l’expérience du sujet, permettant par une ou plusieurs déductions de trouver des moyens d’éviter des erreurs dans des situations postérieures, qu’elles s’inscrivent dans une situation scrupuleusement identique au modèle ou bien analogue.

Cas numéro 2 : ne jamais commettre l’erreur.
D’un point de vue pragmatique, le moyen le plus simple d’éviter l’erreur aurait été de ne pas avoir combiné alcool et médicaments, afin de ne pas provoquer la mort. Certaines personnes commettent des erreurs que ne commettent pas d’autres. On peut alors compter sur la chance, le hasard, pour ne pas commettre l’erreur. Selon la conclusion du cas numéro 1, c’est une première réalisation de l’erreur qui peut permettre de ne pas la reproduire. On peut également bénéficier de l’expérience de quelqu’un d’autre, dont on aurait été témoin de l’erreur, ou qui aurait fait part de son expérience par son témoignage. L’expérience d’autrui peut être un moyen d’alimenter sa base de données sans commettre l’erreur soi-même. Néanmoins, dans ce cas, il est nécessaire de croire un témoignage sur parole ou d’être convaincu par son argumentaire. Mais la leçon apprise/enseignée par l’autre n’a pas le même goût que la leçon éprouvée soi-même, empiriquement. Comme chez l’enfant qui commet des bêtises malgré les mises-en-garde de ses parents, on a parfois un doute sur la validité de l’expérience racontée par quelqu’un d’autre. On retrouve alors une situation qui ressemble au cas numéro 1 détaillé ci-dessus, à une différence près : un homme averti en vaut deux. S’il veut expérimenter l’erreur, il pourra se prémunir de ses conséquences et agir avec prudence en s’appuyant sur l’expérience d’autres personnes, pour ainsi ensuite en accepter la leçon dans sa banque de données à la suite de son expérimentation personnelle (même conclusion que pour le cas numéro 1).

Cas numéro 3 : commettre l’erreur sans en faire les frais.
Dans le fond, l’erreur n’est pas ce qu’on veut éviter : ce que l’on veut éviter, c’est la conséquence de l’erreur, l’échec. Alors que tous les paramètres de l’erreur semblent réunis, être chanceux peut permettre de compenser l’ignorance de la possibilité de l’erreur. L’expérience fait prendre conscience et sert à se prémunir d’erreurs, mais la naïveté accompagnée de chance peut faire commettre une erreur sans en subir les conséquences, alors que l’on n’a pourtant rien fait pour s’en prémunir. En effet, si j’avais absorbé des médicaments avec de l’alcool mais n’en étais pas mort, parce que j’aurais avalé un antidote involontairement, j’aurais certes commis la même erreur que lorsque je suis mort, mais je n’en aurais pourtant pas subi les conséquences. Alors, si je n’ai aucune raison de penser que j’ai commis une erreur, je ne peux pas penser que j’en ai commise une, car aucun désagrément n’aurait contrarié mes plans. On peut alors se poser la question de la définition de l’erreur : celui qui ne subit pas les conséquences d’une erreur qu’il a commise, a-t-il réellement commis une erreur ou l’erreur n’est-elle qu’une projection de l’esprit, une illusion ? Si une erreur n’en est pas une dans tous les cas où elle se produit de la même façon, est-ce toujours une erreur ? L’erreur est-elle une essence ou une perspective subjective ?

  • La relativité

Quand je constate une erreur, quelqu’un d’autre peut ne pas la voir et désapprouver mon point de vue. L’utilisation du mot “erreur” implique un regard évaluant subjectif. Prenons A qui écrit “un après-midi” et B qui lui dit qu’on doit utiliser le féminin “une après-midi“. B pense que A a commis une erreur. A pense lui aussi que B commet une erreur s’il utilise le féminin. Ils auront chacun tort l’un selon l’autre. Alors arrive C, qui dit que l’on peut accepter les deux : il a raison et donc A et B commettaient tous les deux une erreur de croire que l’autre avait tort, puisque les deux avaient raison sans que l’autre n’ait tort.
Celui qui commet une erreur n’arrive pas à destination, il ne prend pas le chemin initialement prévu, il le quitte, il erre. Toutefois, une errance peut être un nouveau chemin menant à une autre destination que celle que l’on imaginait. Un artiste qui crée peut chercher à provoquer des accidents, commettre des erreurs, parce que c’est sa méthodologie pour en garder ensuite les fruits, alors que, dans un autre paradigme, des accidents seraient des erreurs à éviter, dont les traces seraient à effacer pour recommencer ensuite, sans erreur. L’erreur éloigne du succès, or cette idée d’un succès présuppose une connaissance du but de celui qui commet l’erreur : peut-être qu’il n’a pas commis d’erreur, peut-être que ce qu’on prend pour une erreur était en réalité son but, et c’est donc un succès pour lui alors que, pour soi-même, cela aurait été interprété comme un échec.
Pour évaluer pertinemment une situation et savoir s’il y a erreur ou pas, il faut connaître l’intention de l’individu observé et la comparer au résultat qu’il obtient. En musique, une dissonance est une note n’appartenant a priori pas à la gamme régulière de la tonalité utilisée pour le morceau. C’est ce qu’on peut appeler une fausse note, ce qui serait donc une erreur. Cette fausse note, selon un autre système tonal l’acceptant dans une gamme régulière, n’est pas une fausse note mais une note régulière. La fausse note devient une note régulière sans la changer, sans modifier la partition : on a seulement changé de point de vue. La dissonance volontaire n’est pas une erreur. L’erreur est quelque chose d’involontaire : si elle était volontaire, elle ne serait pas une erreur.
En art, on peut rectifier soi-même les consignes et repousser des limites, transgresser des règles. Dans d’autres domaines, on est moins libre car on doit se soumettre à des règles que l’on doit respecter collectivement. Soit un élève soumis à l’épreuve de la dictée. Son but est de respecter les conventions de grammaire et d’orthographe. S’il écrit un mot de manière conforme, il n’y a pas d’erreur. La perfection étant l’absence totale d’erreurs, si l’on ne prend aucun risque, il est donc possible de réaliser quelque chose de parfait s’il suffit de respecter une règle précise et directive. Dans le cas contraire, on se trompe et commet donc une erreur. Si l’on ne fait aucune erreur de grammaire ou d’orthographe, sa prestation peut être qualifiée de parfaite.

  • Le risque

On n’est pas toujours certain de ne pas se tromper. On peut l’espérer, le supposer fortement. Pourtant, sans accepter de prendre le risque de commettre une erreur, on reste statique, on ne peut pas progresser, s’enrichir avec une nouvelle expérience personnelle. Se contenter d’adhérer aux expériences et donc aux opinions des autres est une forme de paresse intellectuelle et philosophique qui ne fait prendre aucun risque… à part le risque de ne pas prendre de risque et d’être trompé par les subjectivités partiales des autres : adhérer aux opinions d’autres personnes sans s’en faire une propre à soi est le meilleur moyen d’être un pantin qui virevolte au gré du vent, allant dans le sens du dernier qui nous aurait soufflé sa perspective. Prendre un risque est une nécessité pour celui qui veut être libre car c’est une démarche sceptique qui refuse de se contenter des expériences des autres.
Prendre un risque relève également d’une démarche optimiste : celui qui ne tente rien se condamne à ne jamais réussir ce qu’il aurait envie d’accomplir. Seul celui qui tente peut réussir. Ainsi, ceux qui jouent au loto savent qu’ils ont de grandes chances de perdre : 19 068 839 chances sur 19 068 840. C’est cette seule chance sur 19 068 840 qui les pousse à jouer. Sans cette chance de gagner, personne ne tenterait sa chance. Or, “100% des gagnants ont joué”.
Dans le cas du loto, il n’y a rien d’autre que la chance qui peut faire gagner. Dans d’autres domaines, le travail spécifique (l’entraînement) et l’expérience (la connaissance), facteurs de progrès, permettent de ne plus compter seulement sur la chance pour réussir, en augmentant ses chances de succès. En conséquence, par le progrès personnel, on réduit les probabilités d’erreurs. Dans le pire des cas, si l’on commet une erreur et que l’on manque son but, on gagne en expérience puisqu’on ajoute une nouvelle entrée à sa base de données, après un exemple concret expérimenté soi-même. L’échec n’est donc pas un résultat négatif, puisque l’existence-même d’un résultat ajoute un résultat à d’autres résultats précédents. Peu importe l’issue d’une action, réussite ou déception, tout est toujours une expérience qui enrichit une banque de données personnelle qui fait progresser celui qui veut bien reconnaître l’enseignement qu’apporte la moindre expérience, qu’elle soit agréable ou pas. Chaque expérience peut être appréhendée comme un entraînement utile pour mieux aborder une épreuve suivante.
Ne jamais commettre d’erreur est probablement la preuve qu’il n’y a jamais de prise de risques. Si l’objectif visé reste à coup sûr dans mes limites, je ne transgresse aucune frontière personnelle et donc n’en change pas le tracé. Accomplir un acte que je sais déjà accomplir ne fait pas progresser : on progresse davantage en passant plusieurs diplômes sans avoir 20/20 à chaque fois qu’en repassant plusieurs fois le même premier diplôme en ayant 20/20 à chaque fois. Si l’on veut éviter la frustration de l’erreur, on peut être tenté de ne pas prendre de risque. En contrepartie, sans jamais se lancer de défi, on ne peut pas connaître ses limites, on doit conserver ses anciennes frontières, que l’on a définies soi-même à l’issue d’une précédente expérience, ou qui ont été imposées par quelqu’un d’autre. Si les buts visés requerraient toujours une compétence moindre, on ne pourrait pas mieux connaître le monde extérieur et également soi-même, puisque ce sont les deux faces de notre monde : l’intérieur et l’extérieur, mis en relation par notre subjectivité. Si l’on ne repousse pas ses limites, on ne peut pas les visualiser. Ne pas pouvoir visualiser ses limites empêche de les repousser. Rester dans le domaine du connu ne favorise évidemment pas la conquête de nouveaux territoires. Une fois ces jolis mots couchés sur le papier, ou sur l’écran plus précisément, je me dis que j’ai trouvé la recette pour devenir un grand sage : il me suffit de repousser mes limites et de prendre des risques. La méthodologie est là, elle semble évidente ! Pourquoi alors tout le monde ne l’applique-t-elle pas ?

  • L’irréversibilité

Il est plus facile d’accepter de prendre un risque quand il est moindre, quand il ne fait pas peur. Si le risque semble trop grand, l’erreur potentielle représente une menace pour l’individu qui alors ne tentera rien, de crainte d’un échec dont les conséquences seraient trop difficiles à (di)gérer. Le risque peut être pris s’il semble raisonnable et le risque semble raisonnable si l’on se sent capable de faire face aux conséquences, d’en assumer les désagréments. Fumer est mauvais pour la santé et, a priori, peut causer, dans beaucoup de cas, des maladies respiratoires et cardiovasculaires : il y a ceux qui fument en connaissance de cause et ceux qui ne veulent pas fumer parce qu’ils se sont mentalement projetés dans le futur et ne veulent pas prendre le risque d’avoir un cancer du poumon ou un problème cardiaque pour un plaisir de fumer qui, selon eux, n’en vaudrait pas la peine.
Le risque est la perspective négative de la chance : quand on prend un risque, on tente sa chance, et inversement. La probabilité optimiste est un capital que l’on met en jeu afin de connaître un succès, tout en connaissant la possibilité d’un échec dont le retentissement est proportionnel à la mise. Le risque est inconsidéré s’il y a démesure entre l’objectif visé et les conséquences d’un potentiel échec. On ne fera pas un hold-up dans une gendarmerie : les probabilités de se faire arrêter sont plus élevées que n’importe où ailleurs et les probabilités d’y trouver de grosses sommes d’argent y sont quasiment nulles.
L’erreur, c’est quand on se trompe. L’échec, c’est la conséquence d’une erreur. Même si l’on croit ne pas avoir commis d’erreur, l’échec démontre qu’on a, au mieux, manqué de chance ou qu’on a, au pire, été négligent. L’échec est la sentence finale. Constater un échec relève d’une perspective postérieure à la tentative, un bilan. On fait un bilan à la fin d’un cycle, quand le cycle est terminé, révolu, de manière irréversible. Dans le concept d’échec, il y a l’idée d’irréversibilité, comme quand il y a “échec et mat” et que la partie est terminée et perdue pour toujours de manière irréversible.
Un échec qui ne serait pas considéré comme irréversible, est-ce toujours un échec ? Après un échec, on peut prendre deux décisions différentes, retenter sa chance ou changer d’objectif. Si l’on se croit capable de réussir un examen auquel on vient pourtant d’échouer, on peut toujours espérer réussir au second essai. Le premier essai a été un échec, et cet échec-là est irréversible. Mais, en dépassant l’échelle de cette unique expérience (délimitée dans un temps révolu), on peut prendre une perspective différente et penser en visualisant une échelle plus large. Parfois il faut essayer plusieurs fois, persévérer pour réussir quelque chose. L’idéal est, comme toujours, de viser le juste milieu : baisser les bras après la première tentative peut être considéré comme excessif tout comme s’entêter très longtemps et échouer des milliers fois sans changer d’objectif.
S’accorder une deuxième chance permet de se donner un droit à l’erreur qui minimise rétrospectivement le premier échec en concevant un succès toujours possible dans le même domaine, lors d’un nouvel essai. S’il semble acquis qu’un essai raté est un échec, il faut toutefois nuancer : la démarche d’avoir tenté de réussir une tentative ne relève pas encore d’un échec si l’on a gardé exactement le même but et qu’on essaye à nouveau. Si le cycle de tentative n’est pas terminé, alors il est peut-être encore trop tôt pour parler d’échec.
J’ai démontré plus haut que l’erreur est un concept relatif. Il me semble que l’échec également : si celui qui a échoué peut retenter, il remettra probablement en question ses méthodes pour connaître un succès et aura sûrement davantage de probabilités de connaître un succès puisqu’il se sera enrichi de l’expérience de ses erreurs ayant causé l’échec précédent qui, en conséquence, n’aura pas été inutile puisqu’il aura permis de gagner en expérience. Celui qui ne réessaye pas scelle le sort du but général de sa démarche : il a échoué dans sa tentative et abandonne l’idée de conserver le même objectif, qui peut alors porter l’estampille d’échec. L’échec, c’est l’abandon d’une perspective. Cependant, dans les deux cas, les insuccès ont été des sources d’enrichissement : celui qui retente met à jour ses méthodes et peut réussir autrement, celui qui ne retente pas met à jour ses objectifs et peut réussir autre chose. On peut penser alors qu’avec le recul, chaque erreur et échec deviennent une expérience. Les péripéties dignes d’intérêt et instructives pour la suite participent à l’entraînement de l’humain, au travail de l’apprentissage de la vie.

  • La mort symbolique

Tant qu’on ne meurt pas, il est possible de visualiser des deuxièmes chances à l’infini : après un échec, on peut essayer autrement ou essayer autre chose. Si l’on arrive à rester vivant, il n’y a aucun échec qui ne soit pas constructif car chaque échec ajoute une nouvelle expérience à sa base de données.
Si l’on considère la vie comme une épreuve, la mort en est l’échec. Or, nous sommes tous condamnés à mourir un jour, donc nous sommes tous condamnés à au moins cet échec-là. La perfection étant l’absence d’échecs, le sort des vivants condamnés à mourir serait donc une imperfection insoluble qui ne peut être évitable qu’en ne naissant pas. Tout être vivant doit mourir, car il naît un jour. Une fois arrivé à cette théorie, on peut la remettre en question et se demander si mourir est vraiment un échec puisqu’un échec permet, par discrimination, de visualiser un succès possible. Quel serait le succès correspondant à cet échec ? L’immortalité n’est pour l’instant pas possible. Y a-t-il donc des morts qui seraient non pas des échecs mais des succès ?
On a généralement une seule limite pour prendre un risque : sa propre vie. Si l’on mourrait, on ne pourrait pas profiter de cette ultime expérience pour progresser car on n’aurait plus aucune activité possible après sa propre destruction. Pourtant, dans certains cas, des gens risquent leur vie, estimant que la cause défendue mérite de prendre ce risque. On peut même se sacrifier pour sauver quelqu’un, au prix de sa propre vie : dans ce cas, sacrifier sa vie n’est pas un échec si l’on meurt mais qu’on a réussi à sauver l’autre. Si la mort n’est pas un échec quand on donne sa vie pour sauver quelqu’un, alors l’altruisme offre une forme d’immortalité, de non-finitude. La mort n’est donc pas un échec par essence. La mort n’est un échec de la vie que selon une certaine perspective subjective, tout comme tous les autres échecs que l’on se diagnostique ou diagnostique aux autres.
L’échec est une mort pour celui qui voit en la mort une fin définitive. Mais tout n’est qu’une question d’échelle de perception et chaque échec peut être à la fois une fin et un nouveau commencement une fois que l’on a dépassé l’échec. A l’échelle d’une partie de jeu vidéo, avoir un “game over” est un échec non-définitif car cela provoque une frustration que l’on peut dissiper par un nouvel essai ou une autre activité. A l’échelle d’une relation de couple, être quitté est un échec non-définitif car cela génère une douleur que l’on peut digérer avec d’autres rencontres. A l’échelle professionnelle, perdre son emploi est un échec car il est communément considéré qu’un travail est le meilleur moyen à la fois d’être autonome et d’avoir une vie sociale, mais c’est un échec également non-définitif car on peut trouver une autre activité.
Chacun de ces échecs représente des morts symboliques que l’on veut éviter : on aimerait tous éviter le “game over”, la rupture sentimentale, la perte de son travail. Ces morts ne sont que symboliques, certes, mais les dépasser impose une remise en question, synonyme de bouleversement de ses points de repère : puisque les points de repère physiques changent, il faut changer également son regard car celui-ci ne correspond plus à ces anciens points de repère, disparus, absents du regard. Il faut donc ajuster son regard en fonction des nouvelles données contextuelles. Si l’on ne met pas à jour son regard dans un contexte qui a changé, on s’impose une perspective anachronique qui suscite un sentiment de nostalgie.
La nostalgie peut aller du regret du changement qui a opéré jusqu’à un refoulement de ce changement, un déni de réalité. Dans ce cas, l’individu voudra contraindre sa perception à confondre une situation passée avec une situation présente. Quand on n’a pas fait le deuil d’un passé que l’on aimerait retrouver, on ne peut pas être en accord et en harmonie avec son contexte présent. Alors il y a la tentation de la projection. Une projection est une erreur que l’on entretient malgré soi, un sophisme perceptif, afin de se persuader que la situation n’a pas changé, que le présent est égal au passé. La projection est un camouflage de la réalité derrière un habillage complaisant que l’inconscient plaque devant les yeux de l’individu. L’individu se trompe, et il se trompe lui-même. Ce passé recréé artificiellement est une illusion qui permet d’observer ceci : le déni d’un échec implique un refus d’une nouvelle expérience, donc un refus d’un apprentissage, ce qui, d’une certaine façon, maintient artificiellement dans le passé. Après réalisation de l’échec, la prolongation de sa perception étire temporellement ce qui ne devrait être qu’un basculement vers une nouvelle vie. S’attarder dans cette phase de transition sans passer à la suite, c’est le sentiment d’échec.

  • L’obsolescence des choses

Celui qui commet une erreur n’arrive pas à destination, n’atteint pas le succès espéré. Celui qui connaît un insuccès, un échec, est amené à douter : il peut prendre un autre chemin ou réessayer. L’erreur, c’est l’errance. Toutefois, une errance peut être un chemin d’un autre genre menant à une autre destination que celle que l’on imaginait pourtant être la bonne avant l’échec. L’erreur peut se situer à deux niveaux : la trajectoire prise pour arriver à une destination choisie ou le choix de la destination elle-même. Pour cueillir des fruits dans un arbre, on peut choisir de monter sur une échelle, si l’on en a une, ou d’empiler des caisses fragiles qui ne cessent de se briser sous son poids. Si elles ne se déchirent pas, la structure toute entière sera peu stable et donc dangereuse : on pourrait tomber et se rendre incapable de poursuivre l’opération à cause d’une blessure. On optera donc pour l’échelle, qui est une bonne méthode pour aller chercher quelque chose en hauteur. Il faudra donc trouver une échelle, ajoutant une nouvelle étape dans l’opération. Toutefois, un coup d’œil sur le sol peut permettre parfois de trouver des fruits tombés de l’arbre, prêts à être ramassés. Ce choix sera probablement le plus efficace, alors que la solution de l’échelle était la meilleure idée jusqu’à cette nouvelle inspiration. Ce que l’on conçoit comme la meilleure solution peut évoluer vers une nouvelle meilleure solution. Celui qui ne veut pas changer de méthode continuera de se casser la figure en empilant des caisses, refusant de connaître un échec dans son choix de méthode, même si manifestement elle est mauvaise.
Celui qui opte pour le déni, la négation de ce qu’il devrait percevoir et comprendre, se maintient dans une errance qui l’empêche d’agir en fonction de son expérience. Il n’a donc aucun but en accord avec sa situation présente, il ne peut plus agir en fonction de ce qui existe mais seulement en fonction de ce qu’il souhaite ou regrette. Tout déni est un refus du changement. Or, l’échec sert d’inspiration pour changer de trajectoire ou changer de destination : l’échec est un panneau qui indique ce qui doit changer. C’est pourquoi la personne peureuse évitera de prendre un risque afin d’éviter tout changement et ne fera rien, ou alors optera pour le déni en cas d’échec, pour refuser le changement.
Chaque expérience apporte de nouvelles informations qui sont autant de nouvelles nuances qui affineront le regard. Chaque observation d’un fait représente une expérience. Celui qui ne prête pas attention à un phénomène ne peut pas en tirer une expérience personnelle. En effet, un acte/événement/fait/phénomène est une perception isolée mentalement, une conception subjective d’une manifestation éprouvée par les sens, un découpage d’un mouvement universel. Une expérience est une perception discriminante d’un phénomène à l’intérieur d’un système ou paradigme. Tout peut être une expérience : c’est la subjectivité de l’individu qui le conduira à isoler mentalement des perceptions empiriques, donc personnelles, et à les visualiser de manière compacte en une seule expérience qui peut faire l’objet d’une réflexion.
Celui qui est attentif percevra davantage de mouvements, concevra davantage d’expériences à intégrer dans sa base de données. Grâce à l’invention de la loupe puis du microscope, notre perception du monde du vivant a évolué, et ainsi cela a pu doper les recherches en biologie. Grâce à la lunette astronomique et au télescope, notre perception de l’espace a évolué également, et ainsi on a pu développer l’astronomie. De nouvelles disciplines, comme la physique quantique, ont même pu voir le jour grâce à des instruments assimilables à des prothèses perceptives, indiquant la limite de perception organique de l’oeil en dépassant cette limite. Une mise à jour de sa perception du réel bouleverse la perspective que l’on en avait avant cette mise à jour. Avant de voir des choses invisibles à l’œil nu, des micro-organismes ou des planètes lointaines, l’Homme avait une perception différente de l’univers : en progressant dans ses perceptions, il a développé sa compréhension de l’univers et donc, par la même occasion, a mis à jour sa propre définition d’Homme en réévaluant sa place dans l’univers. L’expérience donne une connaissance de l’extérieur qui influence également sa connaissance de l’intérieur. Il y a donc une interdépendance philosophique entre le monde et la pensée, entre l’objet et le sujet.
On peut visualiser deux types de mouvements différents. Il y a le mouvement du sujet observant : le regard de l’individu évolue avec son analyse personnelle de ce qu’il voit, l’idée qu’il s’en fait. Ce changement subjectif appartient à l’individu. L’évolution de sa conception de l’objet, c’est le mouvement de la compréhension par le sujet. Il y a également le mouvement de l’objet observable : chaque chose évolue selon des propriétés qui lui sont propres. Ce changement objectif appartient à l’entité en question. L’évolution de son état, c’est le mouvement de la transformation de l’objet.
Puisque l’objet observable change constamment, le sujet observant doit sans cesse modifier sa perspective pour accompagner le mouvement de cet objet observable-observé. S’il ne met pas à jour son regard, il continuera avec une perspective anachronique, dépassée. A moins que l’objet ne puisse reprendre un état antérieur, le sujet observant est contraint d’évoluer, de changer sa façon de penser. S’il ne le fait pas, il sera dans l’erreur, il se trompera car il aura au présent un avis qui portera sur quelque chose de passé, qui n’existe donc plus. Son avis portera sur une illusion et, en conséquence, n’aura aucune pertinence car aucune adéquation avec la mise à jour de l’entité observée.
Si je ne vois plus pendant dix ans une personne que j’ai connue à l’école, cette personne aura changé pendant notre rupture de contact. Moi aussi, j’aurai changé. La perception de cette autre personne est indexée sur/dépendante de deux variables : ce qu’est devenue cette personne et ce que je suis devenu moi-même. Elle aura probablement changé, et je la verrai avec un regard qui aura probablement changé également. Deux changements se seront combinés : le sien et le mien. Spontanément, on a tendance à oublier la plasticité de notre subjectivité qui évolue, et pourtant c’est par elle que nous voyons et pensons le monde. C’est aussi par elle que nous pouvons voir et penser notre subjectivité. Ce qui est évident crève les yeux, et on ne peut pas voir ce qui crève les yeux. Ce serait donc une erreur de considérer que l’on a accès à une objectivité immuable qui nous permet d’avoir un accès direct au monde extérieur. Celui qui croit être objectif ne doutera pas et jugera. Ainsi, il se trompera plus souvent que celui qui sait qu’il est subjectif et qui sera plus prudent dans ses jugements : il saura que sa subjectivité appelle à la nuance de ses opinions, afin d’en ajuster méticuleusement l’ouverture de la lentille et la vitesse de prise de vue. L’individu qui se dit objectif est un individu subjectif qui refuse le réglage de son objectif par sa subjectivité qu’il nie. Il confond alors la photo et la réalité.

  • Les cycles de transformation

Dans le cas d’une entité physique, on peut en remplacer des composants afin de compenser un changement. Les greffes permettent de remplacer un organe défectueux, mais toutes les cellules ont également une durée de vie limitée et se renouvellent constamment. Le réservoir de carburant se vide pour alimenter un moteur à explosions : il faut le remplir constamment et même remplacer les pièces qui s’usent. La transformation semble impliquer un vieillissement, une dégradation d’un élément qui est nocive au fonctionnement du système. Cette détérioration physique semble inéluctable car le mouvement qu’implique l’existence-même du système fait entrer en interaction plusieurs éléments qui se transforme mutuellement. Parler d’erreur dans ce cas insinuerait que les lois physiques et chimiques se tromperaient. Or, elles sont seulement regrettables pour celui qui n’en aime pas les effets.
Dans le cas d’une entité abstraite, comme une mode, une philosophie ou une idéologie, les composants ne s’usent pas car ce sont des abstractions composées de concepts. Certes, l’adhésion à ces abstractions peut connaître une usure. Mais il suffit d’en vouloir le retour pour les réactiver, les ressusciter. Si plusieurs gouvernements consécutifs échouent à rétablir un équilibre social, on peut vouloir un changement de méthode, donc un changement de système politique. Tout naturellement, quand on fait le diagnostic d’un problème, on essaye d’en visualiser la chronologie. C’est pourquoi une des solutions envisagées est presque toujours de retourner à une situation précédente, de faire une révolution, c’est-à-dire un tour complet pour retourner à un début de cycle visualisé comme meilleur à une époque passée. Or, il y a deux bémols à apporter à cette approche.
Une révolution, au sens géométrique du terme, est un concept inapplicable en Histoire : l’Histoire ne se répète pas. En effet, la boucle de l’Histoire est un premier mouvement indissociable du mouvement chronologique général suivant de l’axe du temps. En Histoire, la révolution est spiralique. La volonté d’un retour à un système passé dans un contexte présent correspond à une révolution circulaire et non spiralique, une perspective anachronique correspondant à la définition de la nostalgie, qui est un déni de réalité. Pour qu’une révolution ne soit pas vouée à l’échec, il faudra donc une mise à jour de ses paramètres qui ne seraient pas compatibles avec la situation présente, respectant ainsi les paramètres d’une révolution spiralique. Les royalistes nostalgiques qui veulent le retour d’un roi, veulent-ils également un retour des trois Ordres qu’étaient le Clergé, la Noblesse et le Tiers-Etat ? Les révolutionnaires doivent se mettre d’accord sur les modalités d’application d’un système qui n’aura jamais été testé dans un autre contexte que le sien, et qui devra donc être adapté. Faire du neuf avec du vieux, c’est du bricolage. Mais faire du neuf inspiré du vieux peut permettre d’obtenir quelque chose de nouveau. Le deuxième bémol est la définition des coordonnées temporelles de cette révolution, c’est-à-dire la datation du début du cycle. Les révolutionnaires devront non seulement se mettre d’accord sur les modalités d’application d’un ancien système, mais, avant cela, ils devront également convenir du système passé duquel s’inspirer : monarchie, fédération tribale, Etat de Nature…
Pour ce qui y est du vivant, on peut identifier des révolutions, des cycles, à plusieurs niveaux : outre le renouvellement cellulaire qui ne s’arrête pas au cours de la vie, on peut constater la récurrence de maladies, à fréquences variables selon les individus. Il y a également des maladies génétiques, qui sont une erreur de codage de l’ADN interférant sur les fonctionnalités psychologiques ou physiques du malade. L’erreur génétique, la contamination par une maladie et les blessures sont des faux-pas qui peuvent précipiter la mort. Les plus faibles sont appelés à mourir avant les autres. Mais, au bout du compte, nous devons tous mourir. Même l’être vivant le plus fort du monde doit mourir. C’est le cycle de vie. Lorsque l’on meurt, le corps ne cesse pas de se transformer. Les corps en décomposition sont des aliments pour le monde des vivants, animaux ou végétaux. Une fois assimilés, les atomes qui formaient un être vivant font partie d’un autre organisme, qui les utilisera pour son propre fonctionnement, sa propre survie. La chaîne alimentaire est un cycle qui consiste en une série de prélèvements de matière organique réalisés par les êtres vivants dans un milieu afin de survivre pour se reproduire.
Si je considère que je ne fais qu’emprunter des atomes entre ma naissance et ma mort, alors la mort est le début d’un nouveau cycle au cours duquel je cesse d’utiliser des atomes pour mon compte personnel. Quand on meurt, on laisse son matériau physique à la disposition de la nature. La mort est un concept inquiétant et angoissant car il signifie l’arrêt de notre existence physique telle que nous la connaissons de notre vivant. La mort représente donc la sphère de l’inconnu. Comme toute mise à jour après un échec, la mort est la fin d’un cycle : notre corps ne disparaît pas d’un coup, sans laisser de traces, lorsque nous cessons de l’habiter. Ce n’est pas une fin définitive car il retourne à la nature. C’est une fin seulement pour notre ego qui est alors dépossédé de son enveloppe charnelle qui était son outil d’expression, son instrument de conquête. Sans son enveloppe corporelle, l’ego n’existe pas car il n’a plus besoin d’exister. L’ego d’une personne est inversement proportionnel à son souvenir qu’il n’est qu’une partie d’un tout en perpétuel mouvement. L’ego est une perspective défensive de sa personne. Or, sans enveloppe charnelle, nul besoin de se protéger car plus aucune menace n’existe.
Notre corps s’use, comme la pièce d’un moteur. Si nous étions tous de plus en plus mal en point, sans jamais mourir, nous nuirions à l’humanité toute entière par excès démographique. Un être vivant en mauvaise santé ne peut pas se reproduire, et donc perd la capacité d’accomplir ce but premier inscrit dans ses gènes. Ce qui nous fait rester en vie, c’est donc autre chose : le refus égocentrique d’être anéanti ou le souhait altruiste de prémunir les autres d’un anéantissement, ou de souffrances.

  • Le pessimisme de l’ego

Une cohérence absolue ferait agir de manière suffisamment pertinente et précise pour arriver à ses fins sans commettre d’erreurs. Difficile donc, dans cette perspective, de valoriser l’erreur, qui est même sanctionnée doublement : la contrariété personnelle d’en avoir commise une et le jugement extérieur qui remet en cause la valeur personnelle de celui qui en a commise une. Celui qui juge l’échec des autres, en laissant entendre qu’il n’aurait pas échoué à leur place, veut en réalité détourner l’attention de ses propres échecs. Peut-être ne prend-il aucun risque, afin de s’assurer de ne pas en connaître, pour pouvoir se mettre à l’abri et juger les autres, passant alors pour un surhomme qui aurait réussi s’il avait essayé. D’ailleurs, pourquoi n’a-t-il pas déjà essayé ? Et, s’il a réussi, pourquoi quelqu’un d’autre ne le pourrait-il pas ? Celui qui a un ego trop important mais trop paresseux ne peut pas souhaiter les succès d’autres, parce qu’ils le mettraient face à ses propres insuccès et le conduirait donc à se remettre en question : il est en déni.
On peut vouloir se protéger et ne pas prendre des risques démesurés. Si l’on adapte ses ambitions à ses capacités, on peut viser un rapport raisonnable entre ses objectifs et les moyens d’y arriver. Le juste milieu est une exigence raisonnable, et dépend donc de l’individu qui doit se définir lui-même, déterminer lui-même ses limites. Pour réussir des choses, il faut les tenter. Celui qui ne relève que des petits défis ne peut pas réaliser de grands accomplissements. Pour réussir de grandes choses, il faut tenter de grandes choses. Celui qui prend peu de risques, et jamais de gros risques, minimise ses progrès : le progrès est indexé sur la quantité et la difficulté des expériences. S’il faut agir pour réussir mais que l’erreur et l’échec ne sont pas valorisés, cela implique une valorisation de la chance, de l’intuition, de la science infuse ou de la préconnaissance, qui sont les seuls moyens d’arriver à un succès sans que l’on n’ait jamais commis de faux pas auparavant.
Les mises à jour de son opinion, après reconnaissance d’une erreur et dépassement de celle-ci, semblent sans fin. L’arrêt de cycles de transformation de la pensée signifierait que l’on a accès à une vérité absolue. L’arrêt de la progression peut indiquer en effet l’arrivée à une perfection absolue. A moins que cet arrêt n’indique qu’un plafond relatif, une limite subjective du corps ou de l’esprit. Ou, encore plus trivial, une illusion complaisante, donc une erreur d’appréciation quant à sa propre subjectivité.
Le processus de progression fait engranger de l’expérience dans la douleur, suscite des frustrations, provoque des déceptions et autres émotions négatives. Accepter sa non toute-puissance permet de mieux gérer ses erreurs et échecs en s’attendant à eux. On peut s’y préparer en comprenant qu’il s’agit de nécessités inhérentes à la vie humaine. La perfection est divine mais  l’erreur est humaine car seul l’Homme conçoit l’erreur, qui est un concept subjectif. Commettre une erreur n’est pas une erreur si l’on considère qu’en commettre relève de l’essence humaine. L’être humain accomplit seulement son existence comme il le peut et le doit.
Le divin représente tout ce qui ne serait pas soumis au principe de transformation. Dieu représente l’immuable, et tout ce qui est immuable est du ressort de Dieu. Du point de vue de l’Homme qui se prend pour un dieu, mourir est un échec qu’il faut empêcher. Or, mourir n’est un échec que pour celui qui voit en la mort une fin, sa propre fin. La peur de l’erreur et de l’échec, voisine de la peur de la mort, est un problème d’ego qui ne conçoit pas la transformation comme quelque chose de souhaitable. Or c’est un principe universel.
A l’échelle d’une vie humaine, une erreur ou un échec n’installent pas l’individu dans des conditions négatives permanentes qui le tortureraient jusqu’à sa mort. L’idée d’une souffrance permanente est un fantasme, une illusion. Rien n’est jamais permanent, excepté l’impermanence. Encore faut-il ne pas vouloir entretenir soi-même une illusion douloureuse et s’entêter à percevoir une limite contraignante qui ne serait qu’une construction de son propre esprit ou une construction suggérée par un conditionnement.
On dit que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Après la mort, le corps poursuit son chemin pour servir aux vivants. La mort est une étape. La mort d’un corps n’est donc une fin qu’à l’échelle de l’individu qui cesse d’exister quand il cesse de penser. Si l’on cesse de penser, sa propre représentation mentale de la personne que l’on est n’a plus d’interface : sans projection de l’esprit, l’ego n’existe plus. Seul l’égo disparaît avec la mort. Les atomes, eux, restent en mouvement, et formeront d’autres corps. La vie ne s’arrête donc pas avec la mort d’un corps, elle continue. Il y a donc toujours un espoir car, avec cette perspective, il y a véritablement une vie après la mort. De plus, si vous laissez un héritage derrière vous, malgré la mort biologique de votre corps, vous accéderez à une forme de postérité. Est-ce que les gens, quand ils sont morts, perdent leurs attributs intellectuels, leur caractère ? Non, tant que la flamme du souvenir brillera dans la mémoire des vivants, les personnes continueront d’y exister autant que de leur vivant.

Finalement, il y a deux perspectives qui confirment l’idée de la vie après la mort : l’immortalité des atomes que l’on a empruntés et qui serviront à d’autres êtres vivants, ainsi que l’immortalité de la personne que l’on est, qui a pu s’exprimer grâce à ces atomes et qui restera dans les mémoires aussi longtemps que notre vie temporaire a été rayonnante, tel un phénomène de persistance rétinienne.
La vie est cinétique : son mouvement ne s’arrête pas, peu importent la nature et le nombre des erreurs et échecs que l’on peut rencontrer et qui ne sont, dans le fond, que des perspectives pessimistes d’un ego d’un individu dont la prétention n’est égale à sa gourmandise que parce qu’il n’a pas encore compris ce qu’est la vie et l’univers.

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